La fibrillation auriculaire
chez le patient âgé
Armelle Tilly-Gentric
Médecin gériatre - CHU de Brest
Décrite depuis plus d’un siècle, la fibrillation atriale (ex auriculaire) est un trouble
du rythme cardiaque, dont la physiopathologie complexe reste encore mal élucidée. Longtemps considéré comme anodin, ce trouble du rythme émerge
actuellement comme un problème de Santé publique majeur du fait de sa
prévalence et de son incidence dans la population âgée, de la gravité de ses
complications, en particulier emboliques, et de son coût (1,5 milliards d’euros
par an)(1). Qu’en est-il des thérapeutiques qui traitent cette pathologie ?
Épidémiologie et classifications
de la fibrillation atriale
Épidémiologie
Dans la population générale, la prévalence de la fibrillation
atriale (FA) est estimée à 0,95 %.
Elle augmente avec
l’âge :
1,7% entre 60 et 64 ans, 5% entre 66 et 74 ans, plus de
10 % au-delà de 85 ans. Son incidence annuelle dépasse
2% au-delà de 80 ans.
Classification de la fibrillation atriale
La classification la plus utilisée repose sur la durée du
trouble du rythme cardiaque. La FA paroxystique, spontanément
résolutive, dure de 2 minutes à 7 jours. Lorsqu’elle
se réduit en moins de 48 heures, le risque embolique est
faible.
La FA permanente dure plus de 7 jours. Au-delà de 1 mois,
les rechutes sont fréquentes.
Une autre classification repose sur les étiologies de la FA.
Une cause aiguë doit être systématiquement cherchée
car réversible : hypokaliémie, intoxication alcoolique aiguë,
hypoxie, infarctus du myocarde et, bien sûr, hyperthyroïdie
(dosage systématique de la TSH).
Très majoritairement chez le sujet âgé, la FA est associée
à une cardiopathie, hypertensive le plus souvent (38 %),
mais aussi ischémique (15 %) ou valvulaire (15%)(2).
Dans la suite de cet article, il sera question de la FA
non valvulaire, de loin la plus fréquente en gériatrie, à
propos de laquelle se pose la majorité des problèmes
thérapeutiques.
Complications de la fibrillation atriale
Mortalité
Par rapport à une population comparable, en rythme sinusal,
la mortalité cardio-vasculaire ou globale est multipliée
par un facteur 2 à 3 chez les patients atteints par une FA.
Insuffisance cardiaque
Il s’agit de la complication la plus anciennement connue
de la FA mais pas la mieux comprise. Un rythme ventriculaire
supérieur à 130/mn pendant plusieurs jours peut
induire une cardiopathie rythmique, une cardiomyopathie
dilatée éventuellement réversible, rare en gériatrie. En
revanche, la FA est un facteur classique et fréquent de
décompensation d’insuffisance cardiaque puisque la perte
de la contraction auriculaire entraîne une réduction d’environ
20 % du débit cardiaque. Le passage en FA est considéré
comme un tournant évolutif péjoratif en terme de
mortalité dans l’évolution d’une insuffisance cardiaque(3).
Démence
Les facteurs de risques cardio-vasculaires, en particulier
l’hypertension artérielle, sont désormais reconnus comme
facteurs de risques de démence vasculaire mais aussi de
maladie d’Alzheimer. De même, le risque démentiel vasculaire
ou dégénératif est multiplié par 2 chez les patients
en FA, les mécanismes invoqués étant les infarctus silencieux
et/ou l’hypoperfusion cérébrale (4).
Complications emboliques
La perte de la contraction atriale induite par la FA entraîne
une réduction du débit sanguin dans l’oreillette et, en particulier,
dans l’auricule gauche, avec pour conséquence
la formation de thrombus. La FA, même non valvulaire,
est donc un facteur de risque majeur d’embolie systémique,
qui se traduit dans 75 % des cas par des Accidents
vasculaires cérébraux (AVC). Au-delà de 80 ans, la FA serait
responsable de plus du tiers des AVC(5). Le risque d’accident
embolique est le même qu’il s’agisse de FA paroxystique
ou de FA permanente.

Le risque d’AVC est « en moyenne » multiplié par un facteur
5. En réalité, le niveau de risque varie en fonction de l’existence
de facteurs surajoutés qu’il est essentiel de repérer
afin de définir des stratégies de prévention adaptées.
Cinq facteurs de risques emboliques cliniques sont consensuels
(tab. 1).
On définit ainsi 3 niveaux de risque d’AVC :
- groupe à faible risque (1 % par an) : patients de moins
de 60 ans sans facteurs associés.
- groupe à risque modéré (5 % par an) : patients de moins
de 75 ans avec au moins un facteur associé.
- groupe à haut risque d’AVC (plus de 8% par an) : patients
de 75 ans et plus avec/ou sans facteurs de risque supplémentaires.
Stratégies thérapeutiques
Deux stratégies sont possibles, d’une part, le retour à un
rythme sinusal par réduction électrique ou pharmacologique,
et d’autre part, le maintien du trouble du rythme
avec ralentissement du rythme ventriculaire et anticoagulation
au long cours.
Réduction du trouble du rythme.
C’est l’attitude qui a longtemps paru, jusque très récemment,
la plus légitime pour prévenir l’ensemble des complications
de la FA.
Le succès immédiat de la réduction électrique est estimé
à 90 %, celui de la réduction pharmacologique (l’amiodarone
étant le traitement de choix chez le sujet âgé)
de 50 %. Cependant à un an, même avec un traitement
anti-arythmique, seulement 50 % des patients restent
encore en rythme sinusal. L’ancienneté de la FA, une
dilatation de l’oreillette gauche et une diminution de
la fraction d’éjection du ventricule gauche sont des
facteurs prédictifs de rechute.
Au moment du changement de rythme cardiaque, le risque
embolique est élevé (5,3 à 7%) ; toute réduction doit donc
être précédée de 3 à 4 semaines d’anti-coagulation efficace,
sauf si la FA date de moins de 48 heures ou s’il n’y
a pas de thrombus à l’échographie transoesophagienne (5).
Dans ces deux situations (pour le moins rares en gériatrie),
la réduction doit être précédée d’une injection d’héparine
non fractionnée.
Après réduction, il était recommandé de poursuivre l’anticoagulation
efficace par une anti-vitamine K (AVK) pendant
4 semaines. Cependant, les dernières études montrent
que, chez les sujets à risque élevé, l’anticoagulation doit
être poursuivie au long cours (6).
Maintien du trouble du rythme
avec ralentissement du rythme ventriculaire
et prévention du risque embolique.

Le rythme ventriculaire au repos doit se situer entre 80 et
100/mn(5). Trois classes thérapeutiques peuvent être utilisées,
parfois en association : digitalique (digoxine), inhibiteur
calcique bradycardisant (verapamil, diltiazem), bétabloquant,
le choix se faisant en fonction des comorbidités.
En ce qui concerne la prévention du risque embolique,
5 études de prévention primaire, évaluant l’intérêt
des AVK et / ou de l’aspirine par rapport au placebo, font
référence.
Elles ont inclus au total plus de 7000 patients (25 %
d’entre eux ayant plus de 75 ans). Une méta-analyse a
établi que la réduction du risque relatif d’AVC est de 68%
sous AVK avec un INR entre 2 et 3. Pour un niveau d’anticoagulation
plus faible, la réduction du risque n’est plus
significative. L’aspirine, à la posologie de 325 mg/jour,
réduit le risque d’AVC de 36 % mais ceci n’est pas démontré
dans les populations à risque élevé. À la posologie de
75 mg/jour, l’aspirine n’a aucune efficacité. En contrepartie,
le risque d’accident hémorragique grave est de 0,5 à
1% par an sous aspirine, de 0,9 à 2,2 % par an sous AVK.
Si l’on traduit les résultats de ces études en nombre de
patients à traiter en fonction de leur niveau de risque :
Groupe à faible risque d’AVC : il faut traiter 147 patients
pendant un an pour éviter un AVC.
Groupe à risque modéré d’AVC (5 % par an) : il faut traiter
30 patients pendant un an pour éviter un AVC.
Groupe à haut risque d’AVC (> 8 % par an) : il faut traiter
18 patients pendant un an pour éviter un AVC.
De ces résultats découlent les recommandations fondées
sur une stratification du risque (Tab. 2).
Réduction du trouble du rythme
ou anticoagulation au long cours ?
L’étude AFFIRM (7) a inclus 4 060 patients d’âge moyen
69 ans à risque embolique élevé, randomisés dans deux
groupes : un groupe « réduction » avec maintien d’un
traitement antiarythmique et anticoagulation pendant
4 semaines à 3 mois, un groupe « ralentissement du rythme
ventriculaire » avec anti-coagulation au long cours
(INR 2-3). Cette étude montre l’absence de supériorité de
la réduction par rapport au maintien de la FA en terme de
mortalité et d’AVC. Dans la majorité des cas, les AVC sont
survenus lorsque l’anti-coagulation était interrompue ou
lorsqu’elle était inefficace avec un INR inférieur à 2.
Quatre autres études réunies dans une méta-analyse ont
montré les mêmes résultats (5).
Dans l’état actuel des connaissances, il n’y a pas de supériorité
de la réduction de la FA en terme de mortalité
et d’AVC et il apparaît nécessaire de poursuivre l’anticoagulation
au long cours chez des patients à risque embolique
élevé, même après réduction.
Conduite à tenir en cas d’AVC embolique
Si empiriquement, il a longtemps paru légitime de prescrire
une anti-coagulation efficace en cas d’accident embolique, deux études ont démontré, d’une part, un doublement du
risque hémorragique sous HNF, d’autre part, une absence
de réduction des accidents emboliques sous HBPM par rapport
à l’aspirine qui est donc recommandée à la posologie
de 160 à 300mg/jour, en attendant la mise en place entre
le 7e et le 14e jour d’une prévention secondaire par AVK(8).
Recommandations pour la gériatrie
Les études les plus récentes montrent que seulement 50%
des patients de plus de 75 ans en FA sont effectivement
traités par AVK(9). Ce « sous-traitement » est lié à une surestimation
du risque hémorragique (risque de chute, altération
des fonctions cognitives) (5) ou à une « mauvaise
expérience » des médecins, l’impact psychologique d’un
AVC hémorragique étant bien supérieur à celui d’un AVC
ischémique (10).
Prévention embolique : alternative aux AVK
Les études SPORTIF III et SPORTIF V n’ont pas montré
d’infériorité d’une antithrombine per-os (Ximélagatran à
la posologie de 36 mg 2 fois par jour), par rapport aux
AVK, en terme de prévention des accidents emboliques
ni de différence en terme d’accidents hémorragiques
majeurs mais 7% d’élévation des transaminases (11). Ce
produit vient d’être retiré du marché (un cas d’hépatite
mortelle). L’association d’anti-agrégants plaquettaires
(aspirine +clopidogrel) est en cours d’évaluation.

- 1 – Le Heuzey J.-Y. Quelle thérapeutique pour la fibrillation
auriculaire ? Médecine thérapeutique 2002 ; 8 : 3.
- 2 – Levy S, Maarek M, Coumel P et al. Caracterisation of differents
subsets of atrial fibrillation in general practice in France. Circulation
1999; 99 : 3028-35.
- 3 – Crijnf HJ, Tjeerdsma G, De Kam BJ et al. Pronostic value
of the presence and developpement of atrial fibrillation in patients
with advanced chronic heart fealure.
Eur Heart J 2000 21: 1238-45.
- 4 – Ott A, Breteler MM, De Bruyne MC et al. Atrial fibrillation and
dementia in a population based study. Stroke 1997; 28 : 316-21.
- 5 – Nattel S, Opie LH. Controversies in atrial fibrillation. The Lancet
2006; 367: 262-72.
- 6 – Finger DE, Albers GW, Dalen JE et al. Antithrombotic therapy
in atrial fibrillation. Chest 2004 ; 126: 429s-56s.
- 7 – AFFIRM investigators. A comparison of rate control and rythm
control in patients with atrial fibrillation. N Engl J Med 2002 ; 347:
1825-33.
- 8 – HAEST study. The Lancet 2000 ; 355 : 1205-10.
- 9 – Lau E, Bungard TJ, Tsuyuki RT. Stroke prophylaxis
in institutionalized elderly patients with atrial fibrillation.
J Am Geriatr Soc 2004 ; 52 : 428-35.
- 10 – Choudhry NK, Anderson GM, Laupacis A et al.
Impact of adverse events on prescribing Warfarin in patients
with atrial fibrillation. BMJ 2006 ; 332 : 141-3.
- 11 – Gurewick V. Ximelagatran, promises and concerns.
JAMA 2005; 293 : 736-9.