Traitement actuel
de l’insuffisance cardiaque
Patrick Friocourt
Médecin gériatre - CH de Blois
Le temps où le traitement de l’insuffisance cardiaque (IC) se résumait au
classique « traitement digitalo-diurétique » est maintenant révolu et les progrès de
la prise en charge de l’IC permettent actuellement d’améliorer un pronostic qui
reste sombre. Les grandes études menées au cours des deux dernières
décennies ont prouvé (« médecine fondée sur les preuves ») l’efficacité de
certaines approches thérapeutiques (qui ne sont pas exclusivement
médicamenteuses) et ceci a abouti à l’élaboration de recommandations par les
sociétés savantes. Nous allons donc faire le point sur l’arsenal thérapeutique
actuel qui permet de traiter l’IC.
Concernant l’ensemble des travaux récents, comme à
l’habitude le niveau de preuve est beaucoup plus faible
chez les sujets âgés, faute d’inclusion de cette population
dans les études. Le problème est rendu encore plus délicat
par le fait que l’insuffisance cardiaque du sujet âgé
est souvent à fonction systolique conservée, forme dans
laquelle les essais thérapeutiques sont rares et n’ont pas
apporté de conclusion nette. Néanmoins les sociétés
françaises de cardiologie (SFC) et de gérontologie (SFGG)
ont établi des recommandations (1) sur la prise en charge
de l’insuffisance cardiaque du sujet âgé dont la nécessité
de l’évaluation gérontologique pour la prise en charge de
cette pathologie. Les approches médicamenteuses sont
précisées dans ces recommandations et dans les recommandations
européennes, plus récentes. Pour une étude
précise le lecteur est renvoyé à toutes ces publications qui
sont disponibles gratuitement en ligne (1-5) et seuls les points
essentiels seront abordés dans ce bref article.
La prise en charge de l’IC du sujet âgé
ne se conçoit qu’aprés une évaluation
diagnostique et thérapeutique
Ceci peut paraître évident mais doit être rappelé ! En effet
le diagnostic de l’IC est difficile, surtout chez le sujet âgé,
et on ne peut pas se contenter d’un diagnostic probabiliste
et d’un traitement d’épreuve. Cet abord « classique »
expose en effet à ne pas traiter les autres pathologies qui
pourraient prendre le masque d’une IC ou à l’inverse de
traiter a minima l’IC alors qu’il est établi qu’il faut donner
le traitement aux doses maximales tolérées. L’échocardiographie
doit être systématique pour préciser
l’existence, le type et l’étiologie de l’IC. L’évaluation
gérontologique est également indispensable (fonctions
cognitives, autonomie, évaluation somatique, mais aussi
conditions de vie et contexte médico-social). Ceci permet
de préciser les objectifs du traitement.
Les différentes classes
médicamenteuses utiles
Les diurétiques
Ils doivent être utilisés dès qu’il existe une rétention hydrique.
Mais ici il faut rechercher la dose minimale efficace :
l’hypovolémie qu’ils risquent d’induire a en effet tendance à maintenir des mécanismes compensateurs délétères.
Les diurétiques de l’insuffisance cardiaque sont les diurétiques
de l’anse. Leur posologie est variable, modulée, en
fonction de la gravité de la maladie et de l’importance de
la rétention, réduite en cas de déshydratation, de diarrhée,
de chaleur… L’utilisation des diurétiques suppose une surveillance
clinique et biologique. Il ne faut pas oublier qu’un
insuffisant cardiaque fatigué peut avoir un coeur épuisé
mais aussi une déshydratation. Combien de vieillards sont
perfusés pour maintenir une hydratation correcte sans que
le traitement diurétique ait été interrompu ?
Les digitaliques
Ces derniers (placés ici en deuxième classe par référence
à l’approche classique) ne doivent plus être considérés
comme le traitement de l’IC et ceci pour plusieurs raisons :

ils réduisent le nombre d’hospitalisations pour IC
(niveau de preuve B), sans effet sur la mortalité.

ils n’ont d’intérêt net que dans l’IC à fonction
systolique altérée, mais sont en fait des
tonicardiaques faibles.

ce sont des produits à marge thérapeutique étroite
et les signes de l’intoxication digitalique peuvent être
trompeurs chez la PA, d’où la règle de doser la
digoxinémie au moindre doute, voire systématiquement
chez tout sujet âgé traité par digitalique et « qui va
mal » ou chez qui l’état d’hydratation a été modifié,
et de considérer que les taux souhaitables sont
ceux situés à la limite inférieure de la zone
thérapeutique. Dans l’étude DIG (6), pour une
digoxinémie comprise entre 0,5 et 0,8 ng/ml, la
mortalité est significativement réduite de 6,3 % par
rapport au groupe placebo. Au dessus, la mortalité
est significativement augmentée, de 2,6% pour une
digoxinémie entre 0,9 et 1,1 ng/ml et de 11,8 % audessus
de 1,2 ng/ml. Rappelons enfin les
interactions médicamenteuses augmentant les taux
de digoxinémie avec la spironolactone, le vérapamil,
l’amiodarone, certains macrolides, les quinidiniques
et l’itraconazole.
Les ß-bloquants
Ces molécules sont actuellement une classe thérapeutique
majeure de l’insuffisance cardiaque, alors qu’ils
étaient contre-indiqués il y a une quinzaine d’années.
Les niveaux de preuve des indications des ß-bloquants
dans l’insuffisance cardiaque sont élevés : classe I, niveau
de preuve A pour l’utilisation dans les IC stables, légères,
modérées et sévères, d’origine ischémique ou non,
avec altération de la fonction ventriculaire gauche ; classe
I, niveau de preuve A pour l’utilisation en association à
un IEC dans les IC avec altération de la fonction ventriculaire
gauche, symptomatiques ou non, faisant suite à
un IDM ; et enfin classe IIa, niveau de preuve C pour les
IC chroniques à fonction systolique préservée (consensus
européen).
Les effets bénéfiques des ß-bloqueurs dans l’IC supposent
l’application stricte de quelques principes :

utilisation uniquement d’une des 4 molécules qui
ont montré leur efficacité dans cette pathologie
(recommandation de classe I, niveau de preuve A) :
carvedilol (Kredex®), bisoprolol (Cardensiel®),
succinate de métoprolol (Selozok®LP) et nébivolol
(Temerit®).

introduction du traitement chez un patient stable.
La durée de la stabilité n’est pas précisée
explicitement. On considère généralement que le
patient doit être stable depuis quelques semaines,
mais il est montré que l’observance augmente si le
traitement est introduit relativement tôt et d’autre
part les recommandations européennes font
remarquer que dans l’IC chronique le traitement doitêtre débuté « lorsque le patient est stabilisé après
l’épisode aigu (habituellement après 4 jours [classe
IIa, niveau de preuve B]) ». En pratique, si le
traitement ß-bloquant n’a pas été introduit par le
cardiologue pendant l’hospitalisation, il faudra lui
réadresser le patient secondairement pour initier le
traitement et si le malade est sorti du service de
cardiologie avec un ß-bloquant il faudra également
le réadresser pour la titration.

en débutant par des posologies très faibles et en
effectuant ensuite une titration prudente de façon à
obtenir la posologie cible des essais thérapeutiques
ou la posologie maximale tolérée (Tab. 1).
La titration est faite au mieux en hôpital de jour pour les
malades ambulatoires, selon les schémas proposés par
l’AMM, en espaçant éventuellement les intervalles
d’augmentation de la posologie chez les patients fragiles
et/ou très âgés. Il faut s’assurer de la bonne tolérance
du produit (pas d’aggravation des signes fonctionnels
d’IC, ni de prise de poids [la pesée fait partie de
l’examen clinique de tout insuffisant cardiaque] ou
majoration des signes physiques comme des oedèmes
des membres inférieurs), vérifier la fréquence cardiaque
(pouls, ECG) et rechercher une hypotension orthostatique,
puis administrer la posologie supérieure du ß-bloquant et apprécier sa tolérance 2 heures après
(pouls, tension artérielle et recherche d’hypotension
orthostatique).
Le patient doit savoir que ce traitement est destiné à
réduire le risque de décès et d’hospitalisation et qu’il
s’accompagne parfois (et non pas toujours) d’une amélioration
des symptômes.
Les inhibiteurs de l’enzyme de conversion (IEC)

Ces derniers sont recommandés chez tous les insuffisants
cardiaques (niveau de preuve A), en l’absence de contreindication.
Leur utilisation obéit aussi à des règles simples
mais indispensables :

prescription prudente, introduction à distance d’une
déplétion sodée importante.

posologie initiale faible (dose test) permettant
d’éviter une chute tensionnelle importante ou une
hypotension orthostatique (à rechercher de toute
façon systématiquement lors du suivi).

mais titration indispensable pour rechercher la dose
cible des études ou la dose maximale tolérée par le
patient (Tab. 2).

si l’insuffisance rénale n’est pas une contreindication
et si une augmentation modérée de la
créatinine en début de traitement ne doit pas faire
récuser l’utilisation des IEC, la surveillance de la
créatinine et de la kaliémie est indispensable.
Les IEC sont contre-indiqués en association
aux diurétiques épargneurs de potassium.
La coprescription d’antialdostérone doit
s’accompagner d’une surveillance biologique
(kaliémie) particulièrement étroite.

la toux est un effet indésirable connu, mais seul
l’interrogatoire dirigé permettra en pratique
de repérer une dysgueusie, qui n’est pas
exceptionnelle.
Les inhibiteurs des récepteurs
de l’angiotensine II (ARA II)
Les ARA II peuvent être bénéfiques dans les IC avec dysfonction
systolique en alternative aux IEC en cas d’intolérance
à ces derniers pour améliorer la morbidité et la
mortalité (classe I, niveau de preuve B) ; ils ont une efficacité
similaire à celle des IEC sur la mortalité et peuvent
être associés aux IEC (en surveillant alors très étroitement
la kaliémie). Dans l’IC à fonction systolique préservée, le
candé-sartan dans l’étude CHARM a montré une tendance
favorable quoique non significative sur la mortalité et
les hospitalisations.
Les inhibiteurs du récepteur de l’aldostérone
Ils sont recommandés dans les formes sévères d’IC à
fonction systolique altérée recevant déjà l’association
IEC-ß-bloquant-diurétique pour améliorer la survie et la
morbidité (classe 1, niveau de preuve B) et en association
aux IEC et ß-bloqueurs dans l’IC du post-infarctus avec
dysfonction VG. Leur utilisation suppose des précautions
d’emploi, particulièrement chez le sujet âgé et en cas
d’insuffisance rénale. Le principal risque est l’hyperkaliémie
surtout en cas d’association aux IEC, aussi
les posologies doivent-elles être faibles (débuter initialement
par 1/2 cp d’Aldactone® 25) en se souvenant que
l’Aldactone® n’agit qu’après un certain délai et que son
effet se poursuit également quelques jours après son interruption.
Les indications de l’éplérénone (Inspra®) sont
actuellement limitées en France aux insuffisances
cardiaques avec dysfonction VG du post-infarctus récent.
L’ordre d’introduction des différentes classes
médicamenteuses dépend de la gravité de l’IC.
Il est résumé sur le Tableau 3.
Les médicaments inutiles
Contrairement aux notions anciennes, certaines classes
médicamenteuses n’ont pas d’intérêt dans le traitement
de l’insuffisance cardiaque (ce qui ne signifie pas qu’ils
n’aient pas d’intérêt dans d’autres indications). C’est le
cas des dérivés nitrés (encore trop largement prescrits
dans cette indication), des alpha-bloquants, des inhibiteurs
calciques dans l’IC systolique. D’autres médicaments
sont dangereux chez l’insuffisant cardiaque comme
les AINS.
Les mesures non médicamenteuses
Ces dernières sont trop souvent négligées alors que leur
intérêt équivaut à une classe médicamenteuse. L’éducation
du patient et des proches lorsqu’il existe une détérioration
cognitive permet d’améliorer l’observance du traitement
et du régime (le régime sans sel ne doit pas être strict chez le sujet âgé et il faut se méfier des sels potassiques
de substitut), de dépister précocement un déséquilibre
de la condition du malade (facilement repéré sur une
prise de poids rapide), d’entretenir une activité physique
adaptée, etc.
Les voies d’amélioration
de la prise en charge
Elles sont de plusieurs ordres. Certes le développement
de molécules et de classes nouvelles pourra améliorer
le pronostic mais leur développement ne sera pas immédiat.
La resynchronisation par la stimulation multisite
peut améliorer considérablement les patients dans des
indications précises. Les réseaux dédiés à l’insuffisance
cardiaque, actuellement en cours de développement,
permettent d’optimiser les thérapeutiques médicamenteuses
et non médicamenteuses (7). Le recours aux techniques
de soins palliatifs améliore le confort des patients
gravement atteints.
L’amélioration de la prise en charge de l’insuffisance
cardiaque est en fait à notre portée et passe par l’application
des recommandations.

- 1. Recommandations pour le diagnostic
et la prise en charge de l’insuffisance
cardiaque du sujet âgé. Société Française
de Cardiologie, Société Française
de Gériatrie et de Gérontologie. La Revue
de Gériatrie 2004 ; 29 : 577-94.
Disponible en ligne à :
http://www.webcardio.com/recomm/rec
o97_07.pdf
- 2. Recommandations de la Société
européenne de cardiologie et spécificités
françaises concernant le diagnostic
et le traitement de l’insuffisance
cardiaque chronique.
Commentaires par un comité d’experts
du groupe de travail « Insuffisance
cardiaque et cardiomyopathies » de la
Société française de cardiologie.
Archives des Maladies du Coeur et des
Vaisseaux 2002 ; 95 : 54-9.
Disponible en ligne à :
http://www.webcardio.com/recomm/rec
o0202comm.pdf
- 3. Task Force Members, José Lopez- Sendon,
Karl Swedberg, John McMurray et al. Expert
consensus document on ß-adrenergic
receptor blockers. The Task Force on Beta-
Blockers of the European Society of
Cardiology. European Heart Journal 2004 ;
25: 1341-62.
Disponible en ligne à :
http://eurheartj.oxfordjournals.org/cgi/
reprint/25/15/1341
- 4. European Society of Cardiology.
Guidelines for the diagnosis and treatment
of chronic heart failure : executive summary
(update 2005). The Task Force for the
diagnosis and treatment of CHF of the
European Society of Cardiology. Eur Heart J
2005; 26 : 1115-40.
Disponible en ligne à :
http://www.escardio.org/knowledge/gui
delines/Guidelines_list. htm
- 5. Sharon Ann Hunt et al. ACC/AHA 2005
guideline update for the diagnosis and
management of chronic heart failure in the
adult : a report of the American College of
Cardiology/American Heart Association Task
Force on Practice Guidelines (Writing
Committee to Update the 2001 Guidelines for
the Evaluation and Management of Heart
Failure). J Am Coll Cardiol 2005 ; 20 ; 46 (6): e1-82.
- 6. Rathore SS, Curtis JP, Wang Y et al.
Association of serum digoxin concentration
and outcomes in patients with heart failure.
JAMA 2003; 289 : 871-8.
- 7. Holland R, Battersby J, Harvey I, et al.
Systematic review of multidisciplinary
interventions in heart failure. Heart 2005 ;
91: 899-906