Traitements médicamenteux :
moyens, indications,
maniement et limites
Jean-Pierre Laroche
Médecin Vasculaire - Hôpital Saint Éloi, Montpellier
La Thrombose veineuse profonde (TVP) des membres inférieurs représente
actuellement une urgence diagnostique et thérapeutique. La thrombose veineuse
profonde et l’embolie pulmonaire constituent les deux pôles de la Maladie
thromboembolique veineuse (MTEV). Il s’agit de pathologies fréquentes et
potentiellement graves si elles ne sont pas traitées. La physiopathologie a été
décrite en 1888 par la triade de Virchow qui comporte les éléments suivants : une
stase veineuse, une anomalie de la paroi ou une anomalie du sang
(hypercoagulabilité). Dans cet article, seront abordés les différents traitements
médicamenteux qui permettent de soigner cette maladie.
Physiopathologie et prise en charge
de la Thrombose Veineuse Profonde
L’histoire naturelle de la maladie est le développement
d’un thrombus dans les veines infra-poplitées avec extension
progressive dans l’axe veineux proximal et possible
migration embolique, constituant la complication la plus
redoutée de la TVP : l’embolie pulmonaire. La mortalité
de la TVP non traitée est faible de 1-2 % alors que la mortalité
de l’embolie pulmonaire non traitée est de 25-30 %
environ. Si l’EP représente la complication immédiate des
TVP, la Maladie veineuse post thrombotique (MVPT) en est
la deuxième complication à moyen voire long terme et ce
dans 50 % des cas avec le développement de troubles trophiques
cutanés dont le caractère invalidant est à souligner.
La prise en charge thérapeutique des TVP symptomatiques
au stade aigu repose sur un diagnostic de certitude, un
traitement anticoagulant mis en place sans délai associé
au port d’une compression élastique et à la marche.
Il s’agit d’une véritable urgence vasculaire. Nombreuses
sont les TVP qui peuvent être traitées à domicile, cependant
toutes les TVP ne peuvent ni ne doivent être traitées
à domicile, nous verrons lesquelles à la fin de cet article.
La durée du traitement anticoagulant et le bilan étiologique
ne seront pas abordés.
Il faut noter qu’en matière de recommandations, le
7e Consensus de l’ACCP (American college of clinical
pharmacy) publié dans CHEST en Septembre 2004(1) reste
la base de notre démarche.
Dernier point et non des moindres, que la TVP soit distale
ou proximale, notre conduite à tenir diagnostique et
thérapeutique est identique, seule la durée du traitement
anticoagulant diffère. Le récent consensus de CHEST (1)
nous conforte dans cette option puisque TVP distales et
proximales font l’objet des mêmes recommandations.
L’approche thérapeutique chez le sujet âgé de la MTEV,
obéit aux mêmes règles que celles qui concernent tous
les patients avec cependant des précautions à prendre,
ce qui sera exposé dans cet article. Le souci constant dans
la prescription du traitement de la MTEV chez le sujet âgé
est dominé par la prévention de la iatrogénèse médicamenteuse
(recommandations AFSSAPS 2005).
Traitement de la thrombose veineuse
profonde
au stade aigu
Il ne souffre d’aucun délai et doit être mis en route dés
que le diagnostic de TVP est posé (1). Cependant cette
affirmation est à moduler. En cas de forte probabilité
clinique et en cas d’absence de contre-indication à l’anticoagulation
le traitement anticoagulant peut être initié,
le diagnostic devant être confirmé dans les 24 à 48 h
(Recommandation de grade 1C dans le dernier consensus
de CHEST 2004).
Traitement anticoagulant
Il est débuté dès le diagnostic posé ou dans certains cas
en attendant que le diagnostic de certitude soit affirmé.
Les Héparines de bas poids moléculaire (HBPM) ont fait
preuve de leur efficacité versus l’héparine non fractionnée(2), elles ont permis depuis leur introduction sur le marché
le traitement ambulatoire des TVP, donc à domicile.
Les différentes HBPM

Les héparines de bas poids moléculaire comportent 5 produits
dalteparine (Fragmine®), énoxaparine (Lovenox®),
réviparine (Clivarine®), nadroparine (Fraxiparine® et Fraxodi®),
et tinzaparine (Innohep®).
Ces 5 spécialités ont l’indication : traitement des thromboses
veineuses constituées. Deux d’entre elles sont utilisées
en mono injection quotidienne (Fraxodi®, Innohep®),
les autres nécessitent 2 injections par 24 h. Leur
prescription se fait en fonction du poids du patient
(0,1 ml/10 kg de poids excepté la tinzaparine (Innohep®)
qui sera prescrite à 0,1 ml / 10 kg de poids moins 0,1 ml).
Contrôle de la numération plaquettaire
L’utilisation des HBPM nécessite le contrôle systématique
de la numération plaquettaire (Autorisation de mise sur
le marché (AMM) des HBPM, obligation médico légale)
à raison de 2 fois / semaine les 3 premières semaines
d’utilisation puis d’1 fois / semaine avec une numération
plaquettaire avant de débuter le traitement.
Ce contrôle destiné au dépistage des thrombopénies induites
par l’héparine (TIH) est généralement réduit dans la
mesure où les anticoagulants oraux sont prescrits en
même temps que les HBPM, lesquelles sont alors utilisées
8 à 10 j, ce qui est conforme à leur AMM et aux recommandations
de l’AFSSAPS. Ajoutons que la clairance de
la créatinine sera estimée selon la formule de Cockroft,
à partir du poids du patient et du dosage de la créatinine
plasmatique récent, particulièrement au-delà de 75 ans
ou chez des sujets très amaigris.
L’utilisation des HBPM est contre indiquée à dose
curative dans l’insuffisance rénale sévère (Clairance
de l’ordre de 30 ml /mn). Dans ce cas la Calciparine®
à 3 injections/24 h en sous cutanée représente une alternative
de choix.
Surveillance de l’activité Anti Xa
Cette dernière est inutile à titre systématique excepté pour
détecter une accumulation dans les situations associées
à ce risque : insuffisance rénale légère à modérée (clairance
de l’ordre de 30 à 60 ml/mn), cachexie, poids excessif
(> 100 kg) ou hémorragie inexpliquée. Attention, chaque
HBPM a des normes différentes en matières
d’activité Anti Xa, il est donc raisonnable de se référer au
Vidal par prudence). Cette activité anti Xa est utile plus
pour éviter les surdosages que pour vérifier l’efficacité
des HBPM.
Mise en place du traitement
Le traitement curatif par HBPM doit tenir compte de la
prescription d’autres thérapeutiques : aspirine à dose
antalgique, antipyrétique et anti inflammatoire, AINS par voie générale, AVK, anti plaquettaires. Si généralement
le relais par les anticoagulants oraux est la
règle, il existe cependant une exception en cas de TVP
détectée au cours d’un cancer actif. Les recommandations
du 7e consensus de l’ACCP (1) sont en faveur de la
prolongation des HBPM curatives pendant 3 à 6 mois sans
relais par les AVK (Grade 1A), le risque hémorragique étant
supérieur avec les AVK par rapport aux HBPM comme l’a
démontré l’étude CLOT (3). Ceci est aussi applicable aux
sujets âgés.
Anticoagulant par voie orale (AVK)
Les anti-vitamines K sont commercialisées sous trois
noms : L’acénocoumarol (Sintrom®), la fluindione (Previscan
®) et la warfarine (Coumadine®). Ces 3 produits ont
comme indication : traitement des thromboses veineuses
profondes et de l’embolie pulmonaire ainsi que la prévention
de leurs récidives, en relais de l’héparine.
Les AVK sont actuellement débutées en même temps que
le traitement par HBPM en l’absence de contre indication(
1). Ces 2 thérapeutiques vont donc se chevaucher, les
HBPM seront stoppées dès que les AVK seront efficaces.
Le niveau d’anti-coagulation est mesuré par le temps de
Quick exprimé en International Normalized Ratio (INR) qui
permet de tenir compte de la thromboplastine utilisée
pour mesurer le temps de Quick. L’INR souhaitable au
cours du traitement relais par AVK des thromboses
veineuses est compris entre 2 et 3, INR cible à 2,5.
À partir du moment où un traitement par AVK est mis en
route, il est obligatoire depuis le 1erJanvier 2004 (AMM)
de remettre au patient un carnet de suivi AVK, et d’en
expliquer son utilisation. Cette information est une manière
d’initier une éducation du patient à ce type de traitement.
Cela est d’autant plus important que les AVK représentent
en France la première cause d’hospitalisation pour
iatrogénie (AFSSAPS). Il s’agit donc d’un traitement
certes efficace mais dont le risque hémorragique doit toujours
être présent à l’esprit du prescripteur. Ce risque étant
majoré dans plusieurs situations : âge, polymédication,
interactions médicamenteuses à haut risque, etc.
La compression élastique et la marche
Le 3e versant du traitement d’une TVP à la phase aiguë
est représenté par la compression élastique et la marche
précoce. La compression élastique qui sera de classe 2
ou 3 permet de réduire l’oedème, d’accélérer le retour
veineux, de fixer le thrombus à la paroi, de favoriser sa
recanalisation et enfin de réduire la survenue de la maladie
veineuse post thrombotique.
La compression trouve toute son utilité à la marche, laquelle
n’est pas contre indiquée en cas de TVP à la phase aiguë (1) :
les TVP doivent marcher, Partsch (5) l’a bien montré. La
compression sera réalisée par bandes élastiques en cas
d’oedème initial important, par des mi-bas, des bas ou
des collants, il s’agira toujours d’une contention
diurne. Chez les seniors, il semble conseillé d’utiliser
des contentions plutôt en coton, de plus il peut être justifié de mesurer l’index de pression à la cheville au
Doppler de poche afin de s’assurer de l’absence d’une
artériopathie sous jacente.
Place des nouveaux anticoagulants dans
la prise
en charge des TVP en ambulatoire
Depuis la mi-janvier 2006, seul le fondaparinux sodique,
inhibiteur sélectif du facteur Xa (Arixtra®) est présent sur
le marché avec une AMM dans le traitement des TVP et EP.
IL s’agit d’un produit de synthèse qui ne nécessite pas le
contrôle des plaquettes, de plus sa posologie est simplifiée
: 1 injection / 24 h en sous cutanée à 7,5 mg pour les
patients de 50 à 100 kg, 5 mg si moins de 50 kg et 10 mg
si plus de 100 kg. L’activité® AntiXa est inutile.
Comme pour les HBPM, chez les plus de 75 ans,
l’Arixtra ® est contre indiqué en cas de Clairance de la
créatinine <30 ml/mn. Il s’agit donc d’une molécule
d’emploi plus aisé que les HBPM surtout lors d’un traitement
à domicile. Son utilisation chez les seniors est identique
par rapport au reste de la population, en dehors de
la restriction rénale et des précautions à prendre chez les
sujets poly médicamentés.
Quels patients traiter en ambulatoire ?
Le traitement à domicile d’une TVP au stade aigu est possible,
c’est la réalité en France depuis 1996. Plusieurs
articles ont validé (18,19) cette attitude ainsi que le 7e consensus
de l’ACCP (1). Plus de 100 000 TVP sont traitées en
France à domicile (6). Ce sont les médecins vasculaires qui
sont en première ligne pour réaliser cette prise en charge
en collaboration avec les médecins généralistes. On ne
peut bien évidemment proposer un tel traitement à
toutes les TVP, de plus cette modalité doit être expliquée
au patient, à son entourage et de plus avoir l’agrément
du médecin traitant. L’expérience montre qu’il ne faut
jamais vouloir traiter à domicile toutes les TVP.
Le traitement d’une TVP à domicile
est possible si (6) :

le diagnostic de TVP est porté avec certitude ;

le patient est d’accord ainsi que son entourage ;

le médecin traitant est d’accord ;

il s’agit d’une TVP distale ou proximale,
l’extension iliaque n’est pas une contre indication,
par contre une atteinte cave l’est ;

il n’existe aucune contre indication
à l’anti-coagulation ;

il n’existe aucune affection hémorragique connue
récente ;

il n’existe aucun signe clinique et a fortiori
para clinique d’embolie pulmonaire ;

il n’existe pas d’associations d’affections rendant
difficile l’anti-coagulation (cancer, maladie
inflammatoire, etc…) ;

le contexte clinique de survenue de la TVP n’est pas
en faveur d’une étiologie carcinologique évoluée ;

sous couvert d’une information précise faite au
patient sur cette affection, ses risques potentiels,
ainsi que sur l’utilisation des anticoagulants
(le carnet de surveillance étant un document idéal
dans ce contexte, un passeport
veineux seraità mettre en place dans l’avenir).
Le traitement d’une TVP à domicile a largement été étudié.
il faut retenir une réduction des coûts de 56 % par
rapport au traitement hospitalier (6). De plus en terme de
qualité de vie cette modalité thérapeutique est très
certainement efficace mais les études dans ce sens manquent
actuellement.
Il existe une alternative au traitement à domicile, l’hospitalisation
courte de 3 jours qui permet dans le cas
de la prise en charge thérapeutique des TVP,
d’initier ce traitement chez des sujets âgés ou à haut
risque, voire de réaliser une enquête rapide à visée
étiologique dans certain cas. Notons que l’hospitalisation
réduite est intéressante en cas d’embolie
pulmonaire clinique. Le patient poursuit son traitement
à domicile ce qui est un facteur non négligeable
de mieux-être et d’acceptabilité.
Conclusion :
La prise en charge thérapeutique de la MTEV doit être
la même chez tous les patients, y compris chez le sujet
âgé. Le praticien devra dans ce cas s’assurer de l’existence
ou non d’une insuffisance rénale, des autres traitements
suivis, des facteurs de co-morbidité représentés
essentiellement par les affections associées, un handicap
moteur ou de type cognitif (Tab. 1). Traiter une TVP à
domicile chez un senior est possible à condition d’une
bonne observance des contre-indications et limites des
traitements anticoagulants.
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