L’insuffisance
cardiaque
chez le sujet âgé
Marc Ferriere
Médecin vasculaire
Pôle coeur poumon - CHU Montpellier
UN DIAGNOSTIC DIFFICILE
L’insuffisance cardiaque est en passe de devenir une grande cause nationale,
du fait de l’incidence croissante de ce syndrome, de sa fréquence élevée dans la
population âgée et du coût social et économique majeur qu’elle entraîne. Cependant, le
diagnostic n’est pas toujours aisé, en raison des signes fonctionnels et des examens qui
sont non spécifiques, nous allons dans cet article faire le point sur les différents
moyens de reconnaître cette maladie.
Définition, traitements et épidémiologie
La définition de l’Insuffisance cardiaque (IC) a évolué avec
une meilleure connaissance de la physiopathologie.
On est passé d’une conception mécanique plutôt simpliste
(altération de la fonction pompe), à une conception mécanique
plus complexe et fonctionnelle (impossibilité
d’assurer la fonction de maintien du débit cardiaque
viscéral par anomalie de la contraction et du remplissage
du ventricule gauche), et enfin à une conception plus
globale intégrant une dysfonction neuro-hormonale
responsable de l’auto-aggravation de la maladie.
Principaux traitements
Cette dysfonction neuro-hormonale est devenue la cible
d’une nouvelle prise en charge pharmacologique qui vise à contrer chaque élément de la physiopathologie, permettant
ainsi d’obtenir de nouveaux succès médicaux dans
cette affection chronique de très mauvais pronostic.
Les recommandations actuelles conseillent un traitement
précoce dès la phase I (asymptomatique) par des IEC et
par l’ensemble du traitement pharmacologique dès le
stade II (symptomatologie d’effort).
Épidémiologie
On estime que 75 % des insuffisants cardiaques ont plus
de 75 ans. L’augmentation de la durée de vie et de la
meilleure prise en charge des facteurs de risque (hypertendus
et coronariens), entraîne une augmentation constante
de cette maladie. L’incidence de l’IC est estimée
entre 0,4 à 2% en Europe (1,3,5,9,12,15).
Dans l’étude de Framingham (7), l’incidence de l’IC chez les
plus de 75 ans est de 48 ‰ chez l’homme et 41 ‰ chez
la femme. L’étude SOLVD – PRÉVENTION (13) a démontré la
nécessité d’un diagnostic et d’un traitement précoces.
L’IC symptomatique représente 2,7 % des urgences et 15 à
25% des admissions hospitalières, avec la nécessité vitale
d’un traitement adapté à ces conditions.
Ceci nécessite un diagnostic précis qui s’appuie sur l’échocardiographie
(le « gold standard »). Cet examen est souvent
réalisé tardivement. Combien de temps perdu?
De traitements inadaptés ? Avant le bon diagnostic, un
insuffisant cardiaque sur 2 a été traité par des bronchodilatateurs,
pour des troubles digestifs ou veineux.
Diagnostic difficile : des symptômes
et
des signes non spécifiques (8,10,11,14)
Des symptômes
La dyspnée
Le réflexe de la dyspnée naît au niveau des récepteurs J
des alvéoles pulmonaires. Cette sensation d’essoufflement
et de gêne respiratoire se manifeste essentiellement à l’effort. Dans l’IC, le retour veineux est diminué.
L’oedème pulmonaire peut altérer localement le flux
pulmonaire. L’hypoxie peut déclencher une hyperventilation
permanente. Le tonus broncho-constricteur peutêtre
modifié par l’oedème péribronchique de l’asthme
cardiaque. Chez l’insuffisant cardiaque stable, la réaction à l’effort est caractérisée par une exagération de la réponse
ventilatoire. La classification de la NYHA, basée sur la
symptomatologie d’effort, a une valeur pronostique sur la
durée de vie, mais n’est pas strictement corrélée au degré
de la dysfonction ventriculaire.
La fatigue musculaire
Équivalente de la dyspnée, elle la remplace souvent chez
le sujet âgé. L’atteinte musculaire, constante dans l’IC,
est d’origine métabolique et est réversible (greffe, entraînement).
Elle est la conséquence de la diminution du débit
sanguin musculaire, de l’altération de la fonction endothéliale,
et d’une atteinte structurale musculaire qui comporte
une altération du métabolisme de la cellule
(augmentation du métabolisme glycolytique). La fatigue
musculaire explique l’intolérance à l’effort dans l’IC
qui est d’origine périphérique musculaire. La sensation
de fatigue est liée à des ergoréflexes à point de départ
musculaire et à destination corticale.
On sait en outre que le sédentaire âgé a une atrophie
musculaire, avec une symptomatologie d’intolérance à
l’effort et de fatigue, qui peut masquer ou simuler une IC.
Un effort brutal ou rapidement croissant chez un sujet
atteint d’IC s’exprimera plutôt par une dyspnée et un effort
plus progressif par une fatigue et intolérance à l’effort.
Les signes à l’examen clinique

La stase aux bases pulmonaires est un signe fréquent
dans les poussées aiguës, mais rare dans les IC chroniques
(mobilisation permanente des fluides intrapulmonaires).

Le bruit de galop est évocateur mais rare (5 à 7% des
patients arrivant en soins intensifs pour une IC aiguë).

La turgescence veineuse jugulaire, souvent négligée,
est un excellent et fréquent signe d’IC.

Les oedèmes des membres inférieurs, plus rarement
rencontrés, ont une grande valeur diagnostique, bien
que très fréquents dans la population âgée.

L’électrocardiogramme (ECG) n’est pratiquement jamais
normal. Les anomalies rencontrées n’ont pas de spécificité
: 30 % des cardiopathies dilatées ont un bloc complet
gauche, près de 30 % des patients âgés sont en
fibrillation auriculaire, mais ces données ne sont pas
discriminantes sur le plan diagnostique (6).

La radiographie du thorax, examen très utile et toujours
d’actualité, permet de montrer soit une cardio-mégalie
(absente dans nombre d’IC diastoliques), soit une congestion
pulmonaire (rare dans les IC stables).

L’échocardiographie (8,13) est l’examen de référence
diagnostique. Elle montre une altération de la fonction
ventriculaire gauche (VG) dans l’IC systolique ou une
altération de la fonction diastolique ou de remplissage
de manière prédictive quand il y a un profil restrictif.
Autres éléments du diagnostic (2,10,11)

Histoire clinique : des antécédents de poussées d’IC,
une insuffisance coronarienne connue, une hypertension
artérielle et dans une moindre mesure un diabète
sucré, sont des éléments d’orientation importants.

La sensibilité et la réponse au traitement (diurétiques,
IEC, inotrope) sont également importantes, mais tardives
et illustrent surtout la difficulté du diagnostic avec
les simples données cliniques et ECG, même avec l’aide
de la radiographie et parfois de l’échocardiogramme (8,10).
Sensibilité et spécificité
de ces signes ou examens
Des études anciennes, s’appuyant sur la notion de
traîtement nécessaire, sur des anomalies ECG, radiologiques
(cardiomégalie) ou sur des hospitalisations avec
le diagnostic d’IC (2,9,11,12,14,15), avaient montré que la prévalence
de l’IC est sous-estimée. Des données plus récentes
font intervenir les critères échographiques, voire hémodynamiques.
L’étude Maisel (10)
Menée en 2002 sur 1 586 patients relativement jeunes
(âge moyen 64 ans) admis pour dyspnée, elle illustre la faible
sensibilité et spécificité des éléments pris isolément
pour le diagnostic de l’IC dans un contexte d’urgence : 7%
avaient un galop, 43 % des râles pulmonaires aux bases,
22% une turgescence jugulaire et 42 % des oedèmes des
membres inférieurs.
Le diagnostic d’IC a été porté sur des critères radiologiques,échographiques, hémodynamiques et parfois scintigraphiques.
La dyspnée était rapportée à une origine
cardiaque dans 47% des cas, à une origine non cardiaque
(patients ayant une IC) dans 5% des cas. Dans 49 % des
cas la dyspnée n’était pas d’origine cardiaque. Le diagnostic
a été établi par la radiographie du thorax (79 %), l’échocardiographie (77 %), la scintigraphie (15%) et l’hémodynamique
(cathétérisme) (17 %).
L’étude Morrison
Morrison (11) retrouve dans un contexte d’urgence
(dyspnée) des données voisines. Sur 321 patients,
20 % ont une turgescence jugulaire, 6 % un galop,
29 % des râles pulmonaires. L’échocardiographie permettait
de distinguer les IC des insuffisants respiratoires.
L’étude Logeard (8)
Dans cette étude française étudiant 163 patients admis
aux urgences pour dyspnée aiguë, le diagnostic initial
(sans BNP, sans l’écho) a été confronté au diagnostic de
fin d’hospitalisation. Le diagnostic initial porté aux urgencesétait erroné dans 15 % des cas (13 diagnostics abusifs
d’IC, et 11 diagnostics d’IC non faits), auxquels il faut
ajouter 13 % de diagnostics douteux. L’échographie apportait
un complément au diagnostic. Lorsque la fonction
systolique était altérée (< 40 %), la dyspnée était en rapport
avec une IC dans 65 % des cas et ne l’était pas dans
15 % des cas. Lorsque la fonction diastolique était de type
restrictif : 89 % des patients dyspnéiques avaient une IC,
et 7% n’en avaient pas. La pression pulmonaire mesurée
à l’écho n’était pas déterminante.
Conclusion
Le diagnostic de l’IC est difficile pour de multiples raisons :
longue période asymptomatique pendant laquelle se fait
le remodelage (période idéale d’administration des IEC),
symptomatologie différente chez la personne âgée (fatigabilité
et intolérance à l’effort), signes cliniques non spécifiques
ou non sensibles, examens complémentaires
moins souvent discriminants dans l’IC diastolique, particulièrement
fréquente chez la personne âgée et notamment
la femme.
Le besoin d’outils nouveaux, moins chers ou plus accessibles
(l’écho est un outil du spécialiste) explique l’engouement
et l’utilité du dosage du BNP ; il est notable que
toutes les publications sur le peu de sensibilité des signes
datent d’une vingtaine d’années ou ont été faites pour
valider le dosage du BNP, qui semble maintenant incontournable
(2), du moins chez l’adulte d’âge moyen.
- 1. Ambrosio GB et al. Prevalence of
congestive heart failure (CHF) in elderly.
A survey from a population in Veneto
region. Acta Cardiol 1994 ; 49 : 324.
- 2. BNP Consensus Panel 2004 :
A Clinical Approach for the Diagnostic,
Prognostic, Screening, Treatment
Monitoring, and Therapeutic Roles of
Natriuretic Peptides in Cardiovascular
Diseases. Congest Heat Fail 2004 (5) ;
10 : 1-30.
- 3. Clarke KW et al. Evidence of inadequate
investigation and treatment of
patients with heart failure. Br Heart J
1994; 71: 584-7.
- 4. Cleland JGF et al. Guidelines for the
diagnosis of heart failure. Task force of
the ESC on heart failure. Eur Heart J
1995; 16: 741-51.
- 5. Cowie MR et al. A population based
survey of the incidence of heart failure.
Heart 1996 ; 75 : 38.
- 6. Davie AP et al. Value of the
electrocardiogram in identifying heart
failure due to left ventricular systolic
dysfunction. BMJ 1996 ; 312: 222.
- 7. Kannel WB, Belanger AJ.
Epidemiology of heart failure. Am Heart
J 1991; 121: 951-7.
- 8. Logeard D et al. Comparative Value of
Doppler Echocardiography and B-Type
Natriuretic Peptide Assay in the
Etiologic Diagnosis of Acute Dyspnea :
JACC 2002 ; 40 : 1794-800.
- 9. Mair FS, Crowley TS, Bundred PE.
Prevalence, aetiology and management of
heart failure in general practice. Br J Gen
Pract 1996 ; 46 : 77.
- 10. Maisel AS et al. Rapid Measurement
of B-Type Natriuretic Peptide in the
Emergency Diagnosis of Heart Failure.
N Engl J Med 2002, 347, 3 : 161-167.
- 11. Morrison LK et al. Utility of a Rapid
BNP Assay in Differentiating Congestive
Heart Failure from Lung Disease in
Patients Presenting With Dyspnea.
JACC 2002 ; 39 : 202-9.
- 12. Parameshawar J et al. Prevalence
of heart failure in three general practices
in north west London.
Br J Gen Pract 1992 ; 42 : 287.
- 13. SOLVD Investigators. Effect of
Enalapril on mortality and the development
of heart failure in asymptomatic
patients with reduced left ventricular
ejection fractions. N Engl J Med 1992 ;
327: 685-91.
- 14. Stevenson LW, Perloff JK. The limited
reliability of physical signs for estimating
hemodynamics in chronic heart failure.
JAMA 1989, 261: 884-8.
- 15. Wendelboe O, Hansen J.F.
Prevalence of mild and severe congestive
heart failure in the community. In : Heart
Failure « 95, Meeting of the Task Force on
Heart Failure of the European Society of
Cardiology », April 1995, Amsterdam.