Consensus sur la démence
de type Alzheimer au stade sévère
Prise en charge thérapeutique
Liliane Peju
Médecin gériatre, CH d’Alès
Généralités
De l’intérêt d’une prise en charge
médicamenteuse ou non
Que ce soit au domicile ou en institution, il faut convaincre
les médecins de la nécessité du traitement spécifique
de la maladie. Il est important de noter que plus de la moitié
des malades ne sont pas diagnostiqués. Et, en institution,
seuls 20 % d’entre eux sont traités. Nous avons
aussi constaté que les bénéfices du traitement sont
individuels - pour le malade et sa famille - et collectifs.
En effet, une meilleure prise en soin permet de réduire
considérablement les coûts indirects.
Améliorer la qualité de vie du patient et des aidants
La thérapeutique médicamenteuse doit s’intégrer dans
un plan de soin et d’aide, comprenant la prévention des
complications de la maladie et l’éducation des aidants.
Les bénéfices de la prise en charge non médicamenteuse
de la maladie (stimulation cognitive, orthophonie, musicothérapie),
sont insuffisamment évalués, en particulier
à ce stade sévère.
Des thérapeutiques spécifiques
Les patients atteints de démence sévère doivent pouvoir
bénéficier des thérapeutiques symptomatiques anti-démentielles
dont l’efficacité a été démontrée et approuvée pour
ce stade par l’Afssaps (agence française de sécurité sanitaire
des produits de santé). Il est recommandé de poursuivre
le traitement tant que le bénéfice clinique persiste.
Quel traitement pour quel patient
Chez les patients non traités auparavant
Pour les formes modérément sévères (MMSE < 16 et > 10),
le choix peut se faire entre un inhibiteur de l’acétylcholinestérase
ou un anti-glutamate en fonction du rapport
bénéfice/risque des spécialités chez le patient considéré.
Pour les formes sévères (MMSE < 10), les IAChE ne sont
pas indiqués en dehors des protocoles de recherche.
Pour les formes sévères graves (MMSE > 3 < 10), la
mémantine est indiquée.
Chez les patients sous IAChE
Au stade modérément sévère, des travaux ont démontré
l’intérêt potentiel d’une bithérapie associant IAChE et antiglutamate.
Il n’y a cependant pas de données à moyen
terme, permettant de recommander le choix d’une bithérapie
ou de privilégier une stratégie thérapeutique en
monothérapie.
Dans la pratique, certains proposent une substitution sans
chevauchement devant l’épuisement de l’effet thérapeutique
attendu de l’IAChE, par l’anti-glutamate, d’autres privilégient
la bithérapie et introduisent l’anti-glutamate.
Traitements symptomatiques anti-démentiels MA
légère à modérément sévère
?Aricept® (donezepil) anticholinestérase, cp à 5 mg et 10 mg ; et existe sous
forme orodispersible ;
?Exelon® (rivastigmine) anticholinestérase et butyrylcholinestérase 1,5
; 3 ; 4,5 ; 6 mg ; sol buvable ; AMM 98 ;
?Reminyl® (galantamine) anticholinestérase et récepteurs nicotiniques, cp
à 4 ; 8 ; 12 ;16mg ; sol buvable ; et existent des formes LP.
Traitement
symptomatique des stades modérément sévères à sévères
?Ebixa® (mémantine) antagoniste des récepteurs NMDA, qui régule le système
glutamatergique; AMM 2003 pour des MMS de 3 à 14 ; augmentation progressive
des doses sur un mois (sauf insuffisance rénale) ; cp ou forme buvable.
Arrêt du traitement ?
L’entrée en institution ne justifie pas l’arrêt d’un
traitement anti-démentiel. Il est recommandé d’arrêter ces traitements uniquement
quand l’état du patient, en raison de sa maladie, devient très sévère ou
quand l’état cognitif ou global du malade ne correspond plus aux règles
de bon usage de la prescription (MMSE < 3 figurant dans l’autorisation de
mise sur le marché français)
Modification du traitement
L’absence d’amélioration appréciée par le praticien
n’est pas un critère d’arrêt du traitement, en
raison de la variabilité du profil évolutif de la maladie,
certains patients se dégradant plus vite que
d’autres. L’interruption thérapeutique de quelques
semaines s’accompagne d’une aggravation de
l’état du patient. À l’arrêt du traitement, l’effet bénéfique
disparaît en quelques semaines et l’évolution
du patient traité rejoint progressivement celle
des patients sous placebo.
Le suivi médical
Aux stades légers à modérés, une réévaluation médicale,
psychologique et sociale est recommandée
tous les six mois pour adapter le plan de soin.
Une évaluation gérontologique doit faire partie
des consultations de suivi des patients atteints
d’un syndrome démentiel à un stade sévère.
Le réseau médical
Pour les patients au domicile, les médecins traitants
et les spécialistes assurent conjointement
le suivi du malade. Des contacts privilégiés sont
souhaitables dans l’intervalle des consultations
spécialisées. En institution, l’harmonisation des
liens entre médecins libéraux et coordonnateurs
d’EHPAD est à poursuivre.
Consultations mémoire
L’entretien avec le patient seul n’étant que partiellement
informatif, cette évaluation devra comprendre
un entretien avec les proches et un bilan
des paramètres biologiques de base. La réalisation
d’un ECG, intégrée au suivi, doit être orientée
par l’existence de pathologies cardio-vasculaires
concomitantes ou les traitements en cours.
Prise en charge des troubles
du comportement
Principes généraux de la prise en charge
des troubles du comportement
La prescription de psychotropes ne doit pas être
systématique et être toujours précédée d’une démarche
d’analyse des troubles du comportement.
Une intervention sur les facteurs environnementaux
et relationnels doit être associée aux traitement
médicamenteux et les précéder.
Traitement des troubles du comportement
Le premier traitement de ces symptômes dus à la maladie est celui de la maladie
elle-même par les thérapeutiques spécifiques actuelles. La dépression sera
secondairement traitée par un Inhibiteur de la recapture de la sérotonine
qui a aussi une efficacité sur l’agitation, les idées délirantes, l’anxiété,
l’irritabilité et l’agitation psychomotrice.
Les différentes thérapeutiques sont :
• le Prozac (fluoxétine) qui doit être évité en raison de son action confusiogène,
• l’Athymil/miansérine qui a une activité anxiolytique associée intéressante,
• les Imipraminiques (Anafranil, Laroxyl…) qui ne doivent pas être utilisés
car anticholinergiques,
• les benzodiazépines qui améliorent l’anxiété mais ont des effets secondaires
notables et devront être prescrits à des doses les plus faibles possibles,
en privilégiant les molécules à demi-vie courte: (Xanax/alprazolam, Seresta/oxazepam,
Temesta/ lorazepam),
• les thymorégulateurs (Tégrétol/carbamazépine et Dépakine/valproate de
Sodium, le Buspar/ buspirone, l’Equanil/meprobamate) qui sont utilisés mais
non évalués de façon satisfaisante.
Les contentions physiques
Elles doivent être évitées. Si nécessaires, elles
doivent impérativement faire l’objet d’une prescription
médicale et se conformer aux recommandations
officielles. Ci-dessous le référentiel de
pratique de la contention, avec ses critères :
Critère 1 :
La contention est réalisée sur prescription
médicale.
Critère 2 :
La prescription est faite après l’appréciation
du rapport bénéfice/risque.
Critère 3 :
Une surveillance est programmée et
retranscrite dans le dossier du patient. Elle prévient
les risques liés à l’immobilisation.
Critère 9 :
Une évaluation de l’état de santé du
sujet âgé et des conséquences de la contention
est réalisée au moins toutes les 24 heures et
retranscrite dans le dossier du patient.
Critère 10:
La contention est reconduite, si nécessaire,
et après réévaluation, par une prescription
médicale motivée toutes les 24 heures.
Utilisation des neuroleptiques
Une analyse précise des bénéfices et des risques
tenant compte des recommandations officielles
est préalable à toute prescription d’antipsychotiques.
La prescription de la dose minimale efficace,
d’une durée limitée, la recherche systématique
d’effets indésirables, et une réévaluation périodique
sont indispensables avant toute utilisation
de neuroleptiques.
ndication des neuroleptiques ?
I
En raison de leur responsabilité dans la surmortalité et
l’augmentation du risque d’AVC chez les patients déments,
l’Afssaps a diffusé en mars 2004 des recommandations
attirant l’attention sur les risques liés aux neuroleptiques
atypiques (olanzapine et rispéridone) en dehors des indications
de leur AMM. Les règles de prudence sont étendues
à tous les neuroleptiques.
Les effets délétères des neuroleptiques classiques sur la
cognition, la fréquence des symptômes extrapyramidaux
avec troubles de la marche, dyskinésies tardives, doivent
nous rendre réticents à leur utilisation.
À propos de l’Haldol (halopéridol)
L’halopéridol n’est pas indiqué en traitement de routine
des patients déments agités. Il peut dans certains cas
diminuer l’agressivité et son utilisation doit se faire au
cas par cas chez des patients régulièrement suivis pour
rechercher les effets secondaires.
En raison de la nature aspécifique de l’agitation en tant
qu’entité clinique, il faut s’attacher à étudier la réponse
thérapeutique sous ses différents aspects : agressivité,
errance…
Prescription raisonnée :
balance bénéfice/risque en fonction de la gravité des symptômes
• auto-agressivité et mettant en jeu le pronostic vital du malade (refus
de nourriture, équivalents suicidaires), hétéro-agressivité dangereuse pour
les proches, les autres malades ou les soignants ;
• Angoisse invalidante pour le malade ;
• Détérioration de l’état global par l’apathie, le délire, les hallucinations…
Traitement des complications neurologiques
La prescription d’un médicament antiépileptique ne doit pas être automatique
dès la première crise comitiale. Seule la répétition des crises peut imposer
cette prescription.
Le choix des médicaments doit être guidé par leur profil d’effet indésirable
et leur large spectre d’action sur les symptômes épileptiques. Les traitements
symptomatiques des troubles sphinctériens ayant un mécanisme anti-cholinergique
doivent être évités en raison de leur effet délétère sur le fonctionnement
cognitif. La prise en charge d’un épisode confusionnel est avant tout centrée
sur la recherche d’une affection organique ou d’un problème iatrogénique
pouvant expliquer cette souffrance cérébrale aigue.
Les effets secondaires
des anticholinergiques chez les sujets âgés déments
Ces derniers dépendent
de la dose totale (utilisation de plusieurs traitements anticholinergiques
ou utilisation de doses élevées), du niveau initial des fonctions cognitives
et de la variabilité individuelle pharmacodynamique et cinétique. L’utilisation
concomitante de ces traitements et des inhibiteurs de la cholinestérase
pourrait induire un antagonisme pharmacologique, diminuant ou inhibant les
bénéfices de ces thérapeutiques.
Les autres suivis
Prise en charge des pathologies
associées
Cette dernière est nécessaire pour maintenir la qualité de vie
des malades et ne pas aggraver leur déficit fonctionnel. Il est souhaitable
de tenter, selon la gravité de la pathologie aigue et des capacités de prise
en charge de l’entourage, de traiter le patient à son domicile ou dans son
lieu de vie. Une réévaluation régulière de l’ordonnance doit être systématique
et documentée afin de ne pas poursuivre des médicaments devenus inutiles
ou responsables d’interactions médicamenteuses.
Suivi nutritionnel
La correction
des apports nutritionnels, le fractionnement des prises alimentaires, la
modification de la texture, le choix des aliments pour lesquels la personne
manifeste une appétence, peuvent améliorer une malnutrition. La prescription
de compléments alimentaires ou d’un régime hypercalorique et/ou hyper protidique
peut permettre d’enrayer une perte de poids.
Conclusion
Il faut traiter
nos patients atteints de démence, qu’elle soit évoluée ou non, tout simplement
parce que cette pathologie est actuellement reconnue, peut être correctement
évaluée et suivie, dispose de traitements spécifiques qui, s’ils ne sont
pas curatifs, modifient fondamentalement leur évolution.
- Afssaps. Sécurité d’emploi des neuroleptiques chez les personnes
âgées atteintes de démence. Lettre aux prescripteurs. 9 mars 2004.
- Agence Nationale d’Accréditation et d’Evaluation en Santé. Evaluation
des pratiques professionnelles dans les établissements de santé :
limiter les risques de la contention physique de la personne âgée.
Octobre 2000.
- Consensus sur la démence de type Alzheimer au stade sévère. La revue
de Gériatrie, tome 30, N° 9 novembre 2005.