Comment évoquer une
composante cérébro-vasculaire
chez un patient Alzheimer ?
Claude Jeandel
Médecin gériatre, Centre de prévention et de traitement des maladies du vieillissement. CHU Montpellier
La maladie d’Alzheimer (MA) avec composante cérébro-vasculaire est une entité
clinique propre récemment distinguée de la maladie d’Alzheimer pure et des
démences vasculaires, appelant une prise en charge spécifique.
La composante cérébro-vasculaire est sous-estimée dans l’établissement de la
prévalence des différents types de démence. Ainsi, l’analyse de pièces
biopsiques révèle que la prévalence de la maladie d’Alzheimer pure serait de
41 %, celle des démences vasculaires pures de 9% et celle des maladies
d’Alzheimer avec composante cérébro-vasculaire de 26%(1). La prévalence des
démences de type Alzheimer avec composante cérébro-vasculaire a donc
probablement été sous-estimée et pourrait concerner entre 20 et 30 % de
l’ensemble des démences (2, 3).
Généralités et diagnostic
Certains modes et profils évolutifs
doivent inciter à évoquer une composante
cérebro-vasculaire
L’aggravation brutale de l’état cognitif
chez un patient Alzheimer évoque la survenue d’une lésion cérébrale de nature
vasculaire altérant l’activité fonctionnelle des structures cérébrales impliquées
dans le maintien des fonctions cognitives.
La survenue d’un accident vasculaire cérébral de nature ischémique ou hémorragique,
même de petite taille, peut aggraver une démence. Cette aggravation peut
être le seul stigmate de l’Accident vasculaire cérébral (AVC) et se différencie
de l’évolution observée chez certains patients Alzheimer caractérisés de
« déclineurs rapides » en raison de l’altération plus rapide de leur fonctions
cognitives par opposition aux patients Alzheimer « déclineurs lents ».
Dans le cas d’une composante cérébro-vasculaire surajoutée, l’aggravation
des fonctions cognitives survient sur une échelle de temps très courte et
apparaît donc plus soudaine ou brutale.
Une telle circonstance d’aggravation soudaine justifie d’écarter en premier
lieu un syndrome confusionnel (de cause métabolique ou médicamenteuse en
particulier) ou toute autre cause d’altération cognitive (déglobulisation
aiguë, défaillance d’organe : hypoxie, insuffisance rénale aiguë, bas débit).
La réalisation d’un bilan biologique de première intention aura pour finalité
d’écarter une telle hypothèse (hémogramme, ionogramme, calcémie, CRP, gazométrie
artérielle en fonction du contexte).
En l’absence d’argument en faveur de telles hypothèses, la réalisation d’une
imagerie cérébrale (au minimum, TDM cérébrale sans injection) devra être
envisagée. Elle permettra d’éliminer un hématome sous-dural et éventuellement,
en fonction de sa taille, de visualiser une lésion hémorragique ou ischémique
intra-parenchymateuse.
L’évolution par paliers, dite « en marches d’escalier », qui caractérise
les démences vasculaires, pourra donc s’observer dans la démence de type
Alzheimer si des accidents vasculaires ischémiques répétés accidentent son
évolution. Une telle éventualité imposera de rechercher une étiologie emboligène
et en premier lieu, en raison de sa forte prévalence, une arythmie complète
par fibrillation auriculaire.
Le caractère fluctuant des troubles cognitifs
est la deuxième caractéristique évolutive devant faire suspecter une composante
cérébro-vasculaire surajoutée.
Devant tout syndrome démentiel, la présence de fluctuations des troubles
cognitifs doit en premier lieu faire écarter l’éventualité d’un syndrome
confusionnel.
En réalité, dans la pratique clinicienne la démence de
type Alzheimer se caractérise par une hétérogénéité de
ses modes évolutifs.
Cette hétérogénéité résulte de la
pluralité des facteurs susceptibles d’influencer le mode
évolutif de la maladie parmi lesquels doivent être considérés
le stade de la maladie, les facteurs socio-environnementaux,
la qualité et l’implication du réseau familial
et des aidants naturels, les troubles psychologiques et
comportementaux, les co-morbidités somatiques et la
qualité de la prise en charge thérapeutique.
Certaines manifestations cliniques d’apparition
récente évocatrices d’une composante cérébrovasculaire
doivent être minutieusement
recherchées
En tout premier lieu, la présence de symptômes
ou de signes neurologiques focaux.
Ces derniers ne s’observent habituellement pas dans la
démence de type Alzheimer en l’absence d’antécédent
d’affection du système nerveux central. La survenue de
telles manifestations au cours de l’évolution d’une maladie
d’Alzheimer doit donc faire suspecter une lésion
focale du système nerveux central. Selon le mode d’apparition
de ces manifestations et l’existence de signes
associés, il conviendra d’évoquer un processus expansif
intracrânien (déficit moteur d’aggravation progressive,
d’évolution en « tache d’huile ») ou une lésion vasculaire
ischémique ou hémorragique (déficit moteur paroxystique).
Eventuellement, la survenue de troubles de l’humeur.
Ces derniers peuvent en effet résulter d’une composante
cérébro-vasculaire. Bien que non spécifiques, les troubles
de l’humeur sont particulièrement fréquents dans les
démences vasculaires (entre 20 et 50 % des cas selon
les études) (4, 5).
L’étude du profil neuropsychologique permettant
classiquement de distinguer les démences avec
atteinte corticale et les démences avec atteinte
sous-corticale, ne sera que peu contributif.
Plus accessoirement
En raison de leur inconstance et de leur faible spécificité, la survenue en cours
d’évolution d’une maladie d’Alzheimer, de troubles de la marche et de chutes,
de troubles vésico-sphinctériens, de troubles mécaniques de la parole (dysarthrie)
et de troubles de la déglutition doit faire évoquer l’existence d’une composante
cérébro-vasculaire surajoutée.
Les 5 étapes pour confirmer
l’hypothèse d’une composante
cérébro-vasculaire chez un patient
suivi pour maladie d’Alzheimer.
Étape 1 : ré-analyser minutieusement les
antécédents afin de rechercher tout élément en
faveur d’une composante cérébro-vasculaire qui
n’aurait pas été prise en compte au moment du
diagnostic de maladie d’Alzheimer.

Il
conviendra de rechercher dans les antécédents du patient l’existence de
facteurs de risque dont l’association à une composante cérébro-vasculaire
de la démence a été bien établie : en tout premier lieu une hypertension
artérielle systolo-diastolique ou systolique pure. La probabilité d’une
composante cérébro-vasculaire associée à la maladie d’Alzheimer est corrélée
à l’ancienneté de l’HTA qu’il conviendra de préciser, au mauvais contrôle
tensionnel dont il faut s’enquérir et à l’existence de conséquences viscérales
(rétinopathie hypertensive, cardiopathie hypertensive, néphroangiosclérose,
artériopathie oblitérante des membres inférieurs [AOMI]) et tout particulièrement
cérébrales.
La co-existence d’autres facteurs de risque vasculaires tels que le diabète
de type 2, l’hyper-LDL-cholestérolémie, la surcharge pondérale, qui peuvent
s’associer dans le cadre d’un syndrome métabolique majore encore cette probabilité.
Il faut en effet mentionner que l’hypercholestérolémie multiplie par 3 le
risque de développer une MA(6).
La recherche d’un ou de plusieurs accidents neurologiques paroxystiques
de type accidents ischémiques transitoires et à fortiori d’un accident vasculaire
constitué devra être reconduite afin de ne pas méconnaître l’éventualité
d’accidents vasculaires de petite taille itératifs d’origine embolique.
Dans cette perspective, il est capital de rechercher tout argument en faveur
d’une origine embolique et en tout premier lieu l’existence de troubles
paroxystiques ou permanents du rythme cardiaque de type arythmie complète
par fibrillation auriculaire (ACFA).
Étape 2 : rechercher les facteurs exposant à un
risque vasculaire apparus postérieurement au
diagnostic de maladie d’Alzheimer.
Les
facteurs de risque
sus-mentionnés nécessitent plusieurs années pour exercer leur effet. Leur
mise en évidence lors du suivi d’une MA doit être prise en compte afin
d’en assurer le meilleur contrôle. Ils ne peuvent pas être retenus pour
argumenter en faveur d’une composante vasculaire excepté si la période
séparant leur identification d’éléments séméiologiques orientant vers
une composante
cérébro-vasculaire dépasse plusieurs années. Deux facteurs doivent être
recherchés car exposant à un risque immédiat d’accident vasculaire cérébral
: l’ACFA et l’athéromatose des troncs supra-aortiques.
L’ACFA représente un facteur de risque de démence vasculaire et de MA(7,
8) par le biais des accidents ischémiques cérébraux auxquels elle expose(7).
Elle peut être à l’origine d’infarctus silencieux et de lésions de la
substance blanche et réduire le seuil de survenue d’une démence neurodégénérative.
Quand le diagnostic de MA est déjà établi, de telles lésions consécutives
à une fibrillation auriculaire constituent une composante vasculaire qui
se révélera par un des modes de présentation sus-mentionné.
L’athéromatose des troncs
supra-aortiques représente un marqueur de risque vasculaire associé à
un risque accru de démence vasculaire et de MA(9). Les lésions athéromateuses
carotidiennes sont associées à l’atteinte de la substance blanche péri-ventriculaire
ou leucoaraïose qui pourra devenir symptomatique au cours du suivi d’une
MA. Une sténose carotidienne significative expose à un risque d’accident
ischémique cérébral pouvant émailler l’évolution d’une MA. La réalisation
d’explorations vasculaires (écho-doppler) doit être discutée en fonction
du contexte.
Étape 3 : pratiquer un examen physique selon une
démarche standardisée
L’examen physique comportera un examen neurologique minutieux qui, toujours comparatif
aux données des examens neurologiques antérieurs, s’attardera à rechercher
:

un
déficit sensitif et/ou moteur systématisé, témoin d’une lésion neurologique
centrale ;

une
modification des réflexes ostéo-tendineux et/ou un signe de Babinski en
faveur d’une atteinte pyramidale ;

un
trouble de la marche et/ou une instabilité posturale d’apparition récente
;

des
troubles vésico-sphinctériens nouvellement apparus ;

un examen cardio-vasculaire comportant au minimum la mesure des chiffres
tensionnels en décubitus et orthostatisme, la recherche de troubles du rythme
cardiaque (réalisation d’un ECG) et d’un souffle audible en regard des vaisseaux
cervicaux (réalisation d’un écho-doppler).
Étape 4 : poser l’indication d’une imagerie cérébrale et
procéder à une lecture comparative avec les données
d’imagerie antérieures
La composante cérébro-vasculaire de la démence peut prendre plusieurs formes anatomiques
:

multiples
infarctus de siège cortico-sous-cortical avec atteinte ischémique de la
substance blanche périfocale,

démence
par infarctus « stratégique » : infarctus localisé dans une région fonctionnelle
(gyrus angulaire, thalamus, territoires de la cérébrale postérieure et de
la cérébrale antérieure),

démence
par lésions artériolaires sous-corticales ou corticales et sous-corticales.
Ces lésions seront visualisées par le scanner cérébral sous la forme d’hypodensités
séquellaires. L’IRM cérébrale s’avère plus sensible pour détecter des lésions
ischémiques de petites taille (lacunes), les lésions de la substance blanche
ou encore les lésions du tronc cérébral.
Étape 5 : se référer éventuellement aux grilles et aux
critères diagnostiques
Les grilles et critères diagnostiques les plus utilisés ont
principalement pour but de différencier les démences
neuro-dégénératives et les démences avec composante
vasculaire pure. Aucune échelle ne permet de distinguer
avec une forte valeur prédictive les démences de type
Alzheimer selon qu’elles sont ou non associées à une
composante vasculaire. Le diagnostic de MA étant porté,
il est possible de s’appuyer sur les critères et scores ischémiques
de Hachinski et de Hachinski modifié(10, 11) ou encore
sur les critères du NINDS-AIREN de démence vasculaire
(cf. page 24) (12). Ces derniers associent des critères de
démence, des critères de composante cérébro-vasculaire
et de critères établissant la relation entre la démence et
la composante cérébro-vasculaire. Le principal critère
indispensable pour caractériser une MA à composante
cérébro-vasculaire est la preuve TDM ou IRM de lésion
vasculaire cérébrale.
Conclusion
Le diagnostic de MA avec composante cérébro-vasculaire,
qu’il convient de préférer au terme de démence « mixte »,
demeure difficile et rarement établi avec certitude. Il doit
s’appuyer sur un faisceau d’arguments : facteurs de risque
vasculaire, profil évolutif atypique de la MA, séméiologie
clinique témoignant d’un contexte vasculaire. Le critère
le plus spécifique permettant d’établir avec une probabilité
élevée l’existence d’une composante vasculaire repose
sur les données comparatives de l’imagerie cérébrale (et
tout particulièrement de l’IRM nucléaire) à laquelle il
convient de recourir en présence d’un ou de plusieurs de
ces arguments. La prise en charge médicamenteuse doit
avoir pour objectifs d’assurer le meilleur contrôle des facteurs
de risque avec en tout premier lieu l’hypertension
artérielle et d’instaurer le plus précocement possible un
traitement spécifique par un anti-démentiel.
- 1. Jellinger KA. Alzheimer disease and
cerebrovascular pathology : an update. J
Neural Transm 2002 ; 109 : 813-36.
- 2. Mattson Jack Group Epidemiology
Data 2005.
- 3. PGSM Asset Valuation and Forecast ;
Johnson & Johnson, data on file.
- 4. Ballard C et al. The prevalence,
associations and symptoms of
depression amongst dementia sufferers.
J Affect Disord 1996 ; 36 : 135-44.
- 5. Newman SC. The prevalence of
depression in Alzheimer’s disease and
vascular dementia in a population
sample. J Affect Disord 1999 ; 52 : 169-76.
- 6. Notkola IL et al. Serum total
cholesterol, apolipoprotein E epsilon 4
allele, and Alzheiler’s disease.
Neuroepidemiology 1998 ; 17 (1) : 14-20.
- 7. Ott A et al. Atrial fibrillation and
dementia in a population-based study.
The Rotterdam Study. Stroke 1997; 28 :
316-21.
- 8. Kilander L et al. Atrial fibrillation is
an independant determinant of low
cognitive function : a cross-sectional
study in elderly men. Stroke 1998 ; 29 :
1816-20.
- 9. Roher AE et al. Circle of Willis
atherosclerosis is a risk factor for
sporadic Alzheimer’s disease.
Arterioscler Thromb Vasc Biol 2003 ; 23 :
2055-62.
- 10. Hachinski VC et al. Cerebral blood
flow in dementia. Arch Neurol 1975; 32 :
632-7.
- 11. Loeb C, Gandolfo C. Diagnostic
evaluation of degenerative and vascular
dementia. Stroke 1983 ; 14: 399-401.
- 12. Roman GC et al. Vascular dementia :
diagnostic criteria for research studies.
Report of the NINDS-AIREN International
Workshop (National Institute of
Neurological and Communicative Disorders
and Stroke and the Alzheimer’s disease
and Related Disorders Associations).
Neurology 1993 ; 43 : 250-60.