Pour une approche européenne de la maladie d’Alzheimer.
Qui relève le défi ?
Sabine Henry (1), Annette Dumas (2)
1. Présidente de la Ligue Alzheimer (asbl) et vice-présidente
d’Alzheimer Europe
2. Alzheimer Europe
La démence de type Alzheimer a été décrite pour la première fois par le neurologue
allemand Aloïs Alzheimer en 1906. Depuis, les événements géopolitiques
ont fait du vieux continent une force économique considérable : l’Union européenne.
Néanmoins, la maladie d’Alzheimer reste une démence incurable. Quelles sont
les forces individuelles et/ou collectives des associations et institutions en place
ou à inventer pour faire face au défi de la démence à travers l’Europe ?
Alzheimer Europe, une association en évolution…

Fondée en 1992 à Bruxelles, « Alzheimer Europe» regroupe à ce jour 31 associations
nationales de 25 pays européens qui avaient été créées afin de défendre
les intérêts des familles et des proches de personnes atteintes de la maladie
d’Alzheimer (MA) et d’autres démences. À cette préoccupation légitime, s’est
joint récemment la défense de la personne elle-même. Alzheimer Europe s’est
donnée comme philosophie de travail la promotion de la dignité, du respect
et de l’autodétermination de la personne atteinte de démence et de sa famille
tout au long de la maladie.
Prévalence des pathologies démentielles

La
MA et les autres démences constituent une des causes les plus importantes
de la dépendance et du besoin des personnes âgées pour des soins de longue
durée. Une étude de 1991(1) sur la prévalence de toute démence confondue
démontrait une augmentation constante du pourcentage de personnes atteintes
en fonction de l’âge. Alors que ce pourcentage était de 0,5 pour les femmes
et de 1,5 % pour les hommes âgés 60 à 64 ans, il progresse à plus de 6 %
pour les hommes ayant entre 75 et 79 ans. Parmi les personnes âgées de plus
de 90 ans, près d’un tiers des personnes présentent des troubles cognitifs
assez sévères pour être qualifiés de démence ou de maladie d’Alzheimer.
Maladie
d’Alzheimer : un défi économique et social
Les dépenses liées à l’âge (en pourcentage du PNB) devraient augmenter de
4 %, voire 10 % pour certains pays, d’ici 2050(2) Les projections de la
Commission européenne prévoient des fluctuations importantes dans le nombre
de personnes économiquement actives et un déclin de la croissance économique
à moins que certaines dispositions ne soient prises.
Alzheimer Europe a utilisé ces taux de prévalence, afin
d’établir des estimations du nombre de personnes vivant
actuellement dans l’Union européenne des 25 avec la
maladie d’Alzheimer ou une autre démence. En appliquant
les taux de prévalence aux statistiques de la population
publiées par Eurostat(3), Alzheimer Europe a pu estimer
ce nombre à plus de 5,8 millions de personnes.
Différences entre les femmes
et les hommes face à la démence
de type d’Alzheimer
Il est important de souligner que la maladie d’Alzheimer
et les démences en général touchent plus de femmes que
d’hommes. Cela est notamment dû à des taux de prévalence
légèrement plus élevés pour les femmes, mais surtout
à la longévité des femmes comparée à celle des
hommes. En Europe, 3,4 millions de femmes sont ainsi
touchées par la maladie d’Alzheimer comparé à seulement
2 millions d’hommes.
Cette même situation est d’ailleurs reflétée si on prend
en compte le sexe des aidants. L’étude EPOCH(4) d’Alzheimer
Europe sur quelque 600 aidants en Belgique, Allemagne,
Danemark, Espagne, Islande, Irlande, Italie,
Luxembourg et Norvège nous a permis d’avoir une meilleure
idée sur cette question.
Une étude menée avec la firme Lundbeck (who cares in Europe ?) confirme
ces données comme constaté sur le graphique suivant(5).
Les proches d’un malade d’Alzheimer ou les aidants naturels

En plus des malades eux-mêmes, les autres personnes directement touchées
par la maladie sont les aidants. Ces personnes sont souvent des parents
proches qui s’occupent à temps plein de leur père, mère, frère ou soeur.
Les conséquences d’une interruption de travail, ou d’une décision de se
consacrer entièrement à un proche atteint d’une DTA, sont nombreuses et
souvent négligées : dépression, perte de revenus, droits à la retraite diminués,
éloignement social expliqué par une présence continue auprès du malade(6).
Ces aidants souhaitent aider leur proche atteint de démence de la façon
la plus optimale, demandant une information plus complète. Selon une étude
menée par Alzheimer Europe en collaboration avec Lundbeck(5), les aidants
naturels aimeraient améliorer cette information.
Une enquête menée par Alzheimer Europe auprès des aidants dans 5 pays européens
(7) montre que souvent les aidants sont peu informés des structures pour
ces malades. L’étude indique clairement que la question des soins d’un patient
Alzheimer reste du domaine de la famille. Dans 85 % des cas, un homme est
soigné par son épouse, dans 8 % par sa fille et dans 2 % par son fils. Pour
les femmes, la situation est différente, les époux ne sont les aidants principaux
que dans 43 % des cas, les filles dans 37 % et les fils dans 7 % des cas.
La MA est un phénomène qui touche plus de femmes que ce soit en tant que
malades ou en tant qu’aidants.

Le vieillissement de la population sera accompagné par une augmentation
importante du nombre de personnes dépendantes due à la MA. Cela sera accompagné
par une diminution de la proportion entre personnes dépendantes âgées et
personnes actives. Eurostat (3) estime que cette proportion atteindra 50
% en 2050 (8), alors qu’elle n’était que de 25 % en 2005. Le nombre des
plus de 65 ans aura augmenté de 77 %. Il n’y aura donc plus que deux personnes
actives pour chaque personne dépendante âgée (9). Les défis pour la société
sont énormes.
Actes de la Commission Européenne
L’Union européenne est habilitée à soutenir financièrement
la recherche dans le contexte de programmes cadres se
déroulant sur plusieurs années. Les financements sont
accordés suivant des critères stricts et stimulent la recherche
au sein de réseaux ou consortia.
Depuis 10 ans, la commission européenne a défini et initié
des programmes de Santé publique et de recherche sous
les conditions de l’article 152.1 du traité de Nice(10) et les
programmes cadres 6 (11) et 7(12). De 2006 à 2009, elle
financera l’étude EuroCode menée par Alzheimer Europe.
La méthode ouverte de coordination (13)
Le Conseil européen de Lisbonne de 2000 a mis en place
un système qui permet aux états membres d’échanger
leur expérience dans des domaines bien précis. Cette
initiative part du principe que les États membres ont à
apprendre les uns des autres en partageant leur expérience
nationale. Cela peut les aider à développer leurs
propres politiques, de travailler sur des initiatives communes
et d’identifier comment l’Europe pourrait renforcer
des actions nationales. Cette méthode a été mise en place
pour évaluer les « soins de longue durée en Europe » (14).
Les priorités pour Alzheimer Europe
Alzheimer Europe se donne comme objectifs :

La
promotion de la dignité et de l’autonomie de la personne avec démence ne
doit pas rester du ressort des promesses vagues. Elle devrait interpeller
tout un chacun : les aidants, le corps médical, le personnel soignant et
les décideurs politiques. Elle requiert une plus grande implication de ces
personnes dans des décisions importantes. Cela devra passer par une obligation
de l’annonce du diagnostic au patient et par l’instauration de mécanismes,
tels les directives anticipées, testaments de vie ou des procédures claires
quant à une participation de ces personnes à des recherches médicales.

La
déclaration de Paris(15) réaffirme les droits de l’homme, même atteint d’une
démence. Elle a été adoptée en juillet 2006, lors de la conférence annuelle
d’Alzheimer Europe à Paris. Elle reprend les priorités politiques relatives
à la maladie d’Alzheimer identifiées par l’organisation et ses membres (voir
page 10).

L’Union
européenne pose de nouveaux défis tant les situations sont disparates d’un
pays européen à un autre. Un rapprochement vers le haut de ces différents
systèmes s’impose en ce qui concerne les règles de prescription de médicaments
et leur remboursement, ainsi que la disponibilité et l’accessibilité des
différents services et leur financement.

L’information,
le soutien et les services offerts aux personnes atteintes, ainsi qu’aux
aidants doivent être améliorés. Les associations nationales d’Alzheimer
Europe jouent un rôle important en tant que prestataires de services dans
de nombreux domaines (16).
Des initiatives innovantes en Europe
La maladie d’Alzheimer est restée pendant de nombreuses
années une maladie taboue, cachée aux yeux de la
société. Actuellement, un changement de mentalité nécessaire
apparaît. Ce changement est manifeste et se constate
par les activités qui se développent dans de nombreux pays européens. Ces activités sont nées d’initiatives privées,
institutionnelles, associatives et/ou gouvernementales.
Voici quelques exemples qui en témoignent :
La France
Les vacances Alzheimer pour la personne atteinte de
démence et son aidant proche (également organisé en
Autriche, au Pays-Bas et en Suisse).
La Suisse
Formation pour les conducteurs et les contrôleurs
des transports en commun
Cette formation a pour but d’une part de permettre aux
professionnels de reconnaître une personne désorientée
et d’autre part de leur donner des pistes pour pouvoir
communiquer avec elles (leur indiquer le chemin, leur
venir en aide, les guider, les accompagner sans s’imposer,…).
Formation pour les policiers
Cette formation se compose de plusieurs branches : l’aide
à l’orientation de personnes désorientées, la réflexion sur
les systèmes de recherche de personnes désorientées
disparues et l’intervention auprès des victimes (familles,
proches de personnes disparues).
Les pays scandinaves
Les institutions accueillant à long terme les personnes
désorientées sont de moins en moins nombreuses dans
ces pays privilégiant plutôt le développement de services
d’aide et de soins à domicile à la carte et différentes
formes d’habitats adaptés (regroupés et assistés).
L’Irlande et l’Ecosse
Ces pays pratiquent le diagnostic précoce et dans un souci
de maintien d’autonomie proposent une « help card». Cette
carte, conçue par une personne atteinte de démence,
mentionne que la personne la possédant souffre d’une
maladie provoquant des problèmes de mémoire, de communication
et/ou d’orientation. Cette personne peut dès
lors présenter la carte pour se faire aider.
L’Allemagne
À l’initiative de Mutualités ou d’organismes de la santé,
des conférences destinées à un public du troisième âge
sont organisées dans le but de procurer aux personnes
potentiellement concernées par la pathologie démentielle
des informations précises sur les symptômes et la prévention.
Sont également abordés des thèmes sur l’alimentation
et les chutes des personnes âgées.
La Suède et la Finlande
Ces pays ont instauré la fonction de « dementia nurse ». Dans les coins isolés,
le/la « Dementia nurse » est formé et habilité à procéder aux premières
démarches diagnostiques de base. En vue des résultats, il/elle organise
un rendez-vous avec un spécialiste. Sur place, il/elle reste la personne
de référence en cas de démence confirmée.
Ces différents exemples montrent l’évolution de la mentalité des habitants
de ces pays : la désorientation et la démence sont des sujets que l’on n’évite
plus, ou moins… Il est important de poursuivre l’effort et de multiplier
ses activités prometteuses.
Quelques initiatives belges
La Ligue Alzheimer (asbl) a développé ces dernières années
plusieurs activités tant pour les proches de personnes
atteintes de démence, les malades que les professionnels
de la santé.
La ligne téléphonique gratuite
Depuis avril 2003, la Ligue Alzheimer asbl offre informations
et écoute à toute personne téléphonant au numéro
d’appel national gratuit. 75 % des appels proviennent de
proches de personnes atteintes de démence. Il est à remarquer
que des personnes malades commencent aussi à
téléphoner (+/- 5 appels par mois).
L’Alzheimer café
L’Alzheimer café « version belge » est un lieu de rencontre convivial où des malades,
leurs proches et des professionnels de la santé se réunissent autour de
rafraîchissements pour discuter de façon informelle et/ou obtenir de l’information
sur la pathologie démentielle. Les objectifs sont de :

rompre
l’isolement ;

permettre
des échanges

faciliter
la création de réseaux ;

permettre
des contacts sociaux normaux ;

encourager
l’expression des émotions ressenties.
Cette activité est réalisée avec les forces vives locales, communales, associatives
et sociales du lieu respectif.
La session d’(in)formation « Cercle de Soins »
Ces groupes d’(in)formation et de parole pour les proches de patients
Alzheimer, se déroulent par cycles de 6 modules. L’objectif de cette formation
est d’écouter, d’informer et de soutenir les aidants dans leur accompagnement
de la personne démente dans le but du maintien à domicile.
La formation
« référents-démence »
Elle est destinée à tout professionnel de la santé
concerné par la pathologie démentielle et a pour but de donner des informations
utiles sur les pathologies démentielles et leur prise en charge spécifique
et de créer un « réseau–démence ».
La formation «ACCORDé»
Cette dernière,
destinée aux professionnels de la santé, est organisée en collaboration
avec la promotion sociale. Pour un coût de 90€, elle aborde en 10 jours
de nombreux aspects de la pathologie démentielle.
Propositions et revendications
d’Alzheimer Europe
Néanmoins, le développement de critères de qualité pour ces différents services
reste peu développé à l’heure actuelle. Ainsi, ces critères restent pour
la plupart inexistants pour les soins à domicile et les soins palliatifs
adaptés aux besoins spécifiques des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer.
La MA requiert une approche multidisciplinaire avec la participation de
différents acteurs du domaine médical et psycho-social. Elle présente même
des dimensions légale et éthique fort importantes. Malheureusement, la collaboration
entre ces différents acteurs reste limitée voire inexistante. Afin d’assurer
une meilleure connaissance spécifique des professionnels de la santé à propos
de la démence ainsi qu’une continuité des soins tout au long de la maladie,
il conviendra d’améliorer cette collaboration. Cela pourrait se faire par
l’instauration d’un(e) référent(e)-démence(16) dans chaque service et/ou
de « case managers » dont la tâche serait d’assurer le suivi du malade et
de sa famille et de l’orienter vers les services adéquats. Il est évident
que les associations Alzheimer auront un rôle à jouer dans ce domaine et
le font déjà dans une grande partie des pays européens en prodiguant conseil
et soutien aux malades et leurs familles. Ce rôle doit être mieux reconnu
et soutenu par les instances gouvernementales nationales et européennes.
La première revendication d’Alzheimer Europe est la reconnaissance d’un
rôle central dans le développement de partenariats entre les différents
acteurs. Lors du diagnostic, la personne et la famille devraient être systématiquement
mises en relation avec une association Alzheimer.
Conclusion
Aujourd’hui, 100 ans après la première description de la
maladie par le docteur Aloïs Alzheimer, cette pathologie
reste incurable. Et même si les initiatives et actions menées
dans les différents pays peuvent sembler plutôt disparates,
incomparables et diverses ; elles témoignent néanmoins
d’une forte volonté d’investissement et de changement.
La création de partenariats utiles à la résolution du problème
Alzheimer n’est pas seulement un problème de
moyen mais aussi et ce pour tout individu, association,
institution et gouvernement en Europe une question de
motivation, de créativité, de clairvoyance et de détermination.

- 1. Hofman A. et al. The prevalence of
dementia in Europe : a collaborative
study of 1980-1990 findings. Inter
Journal of Epidemio 1991; 20 (3) : 736-48.
- 2. Alzheimer Europe. Calculs basés sur
les données de prévalence EURODEM et
les statistiques de population de
Eurostat, 2005. www.alzheimer-europe.org
- 3. Rapport de la Commission
Européenne, op cit.
- 4. Alzheimer Europe, EPOCH Project
(Equality in the Provision of Care at
Home), 2001.
- 5. The Dementia Carer’s Survey and
Report were developed in collaboration
with H. Lunbeck A.S.
- 6. EPOCH Project, op. cit.
- 7. Alzheimer Europe, Who cares ? The
state of dementia care in Europe, 2006.
- 8. Bickel, H. – Demenzen im höheren
Lebensalter : Schätzungen des
Vorkommens und der
Versorgungskosten, Zeitschrift für
Gerontologie und Geriatrie, 2001, 23,
108-115.
- 9. Rapport de la Commission
Européenne, Affaires Economiques et
Monétaires sur l’impact du
vieillissement sur les dépenses
publiques, Rapport spécial n° 1/2006.
- 10. Traité de Nice.
http://europa.eu.int/eurlex/lex/fr/treaties/da
t/12002E/pdf/12002E_FR. pdf
- 11. 6e Programme Cadre de la
Communauté européenne pour des
actions de recherche, de développement
technologique et de démonstration
contribuant à la réalisation de l’espace
européen de la recherche et à
l’innovation (2002-2006).
http://ec.europa.eu/research/fp6/index_en.
cfm ?p = 0
- 12. 7e Programme Cadre de la
Communauté européenne pour des
activités de recherche, de
développement technologique et de
démonstration (2007-2013).
http://ec.europa.eu/research/fp7/home_en. html
- 13. http://ec.europa.eu/invest-in-research/
coordination/coordination01_en. htm#1
- 14. Long-term Care for Older Persons.
Conference organised by the
Luxembourg Presidency with the Social
Protection Committee of the European
Union. Luxembourg, 12 and 13 may
2005.
- 15. Alzheimer Europe, Déclaration de
Paris : priorités politiques du
mouvement Alzheimer en Europe, 2006.
www.alzheimer.europe.org
- 16. Ligue Alzheimer asbl (Belgique).