Concept de la maladie d’Alzheimer
avec composante cérébro-vasculaire :
redéfinition et approche épidémiologique
Emmanuelle Duron, Olivier Hanon
Médecins gériatres, Hôpital Broca, Paris
La maladie d’Alzheimer (MA) et les démences vasculaires (DV) sont les causes les
plus communes et les mieux identifiées de démence. Toutefois, les lésions
anatomopathologiques observées dans ces 2 types de démence sont souvent
associées (1). Ainsi, la coexistence de ces deux pathologies, souvent dénommée
« démence mixte » ou plus récemment « MA avec composante cérébro-vasculaire »
est un concept important considérant le vieillissement de la population.
Définition
La définition de la démence mixte (DM) est difficile à formuler, la charge lésionnelle
vasculaire suffisante pour qu’il y ait un impact neuropsychologique n’étant
pas connue. En 1992, les critères de l’ADDTC (Alzheimer’s Disease and Treatment
Centers) (2) ont été établis. Une démence était considérée comme mixte s’il
existait au moins une maladie ischémique vasculaire associée à une affection
systémique ou cérébrale pouvant entraîner une démence.
Pour clarifier le concept, les critères de la NINDS-AIREN (National Institute
for Neurological Disorders and Stroke- Association Internationale pour la
Recherche et l’Enseignement de Neurosciences) proposent qu’on emploie la
terminologie « MA avec maladie cérébro-vasculaire » correspondant à une
MA typique associée à une pathologie cérébro-vasculaire documentée soit
par l’examen clinique soit par la neuro-imagerie (3,4). Certaines caractéristiques
diffèrent de la démence vasculaire pure, en particulier les modalités évolutives
(Tab. 1) :
L’anatomopathologie constitue le fondement de ce
concept clinique. En effet, il existe une prévalence
élevée en histopathologie des lésions vasculaires
cérébrales chez des patients considérés comme
souffrant d’une MA (20 à 30 %) (5,6). Par ailleurs, des
études ont montré que 30 à 50 % des sujets ayant le
diagnostic clinique de démence vasculaire avaient aussi
des lésions histologiques de MA (5,7). Ces données
soulignent l’existence d’un chevauchement important
entre lésions vasculaires et dégénératives et suggèrent
l’implication des facteurs de risque vasculaires dans la
genèse non seulement des démences vasculaires mais
aussi de la MA. En effet, certains travaux récents
suggèrent que le développement des plaques
ß amyloïdes et des dégénérescences neurofibrillaires
pourrait être lié à une ischémie résultant d’une maladie
cérébro-vasculaire (8,9).
Épidémiologie
Les MA avec composante cérébro-vasculaire sont rarement
prises en compte dans les études épidémiologiques.
Celles-ci sont souvent classées dans le groupe démence
vasculaire plutôt que dans le groupe MA. Dans le peu
d’études où cette entité a été envisagée, la prévalence
varie de 0,2 à 0,7 cas/100 (10,11). Ces variations sont dues
aux difficultés diagnostiques, aux diverses méthodologies
employées et à l’hétérogénéité des populations testées.
L’examen post-mortem de cohortes prospectives a mis en
évidence que la fréquence de la pathologie mixte était
sous estimée en raison de l’insuffisance de précision des
critères cliniques (12). Ainsi la MA avec composante cérébro-
vasculaire pourrait représenter entre 10 à 40 % des
démences.
Facteurs de risques
La MA partage de nombreux facteurs de risque avec les démences vasculaires : l’âge,
le génotype apoE4 et les facteurs de risques vasculaires. Les facteurs de
risque de « MA avec composante cérébro-vasculaire » n’ont pas été étudiés
spécifiquement mais il est logique de considérer qu’il s’agit au moins des
mêmes que ceux de la MA.
L’âge est un des principaux facteurs de risque de MA. En moyenne, la prévalence
de la maladie s’accroît de 3 % entre 65 et 74 ans, à 10 % entre 75 et 84
ans et 30 % après 85 ans (13). De même la fréquence des lésions cérébro-
vasculaires croît avec l’âge.
Le génotype apoE4 est le seul gène de susceptibilité reconnu pour la MA
sporadique tardive (14). C’est aussi un facteur de risque vasculaire important.
L’hypertension artérielle, le diabète, l’hypercholestérolémie, la fibrillation
auriculaire sont des facteurs de risque établis non seulement de démence
vasculaire mais aussi de MA (Tab. 2) (15,16,17,18,19,20,21,22,23,24). En
ce sens, il a été récemment montré que les patients atteints de démence
mixte avaient des antécédents cardio-vasculaires plus lourds que ceux atteints
de MA « pure » (25,26).
Hypertension artérielle (HTA)
L’HTA expose au risque de déclin cognitif et au risque de démences toutes
causes confondues. L’étude de Skoog et coll. (27) a mis en évidence une
relation entre la pression artérielle mesurée à l’âge de 70 ans et l’incidence
de la démence (vasculaire ou Alzheimer) 9 à 15 ans plus tard. De nombreux
autres travaux ont démontré une augmentation du risque de démence chez les
hypertendus par rapport aux normotendus (Tab. 2) (15,16,17,18,19).
Diabète
Plusieurs études établissent le diabète de type 2 comme facteur de risque de démence
vasculaire mais aussi de MA (Tab. 2) (20,21,22). Dans l’étude Honolulu,
cette corrélation est confirmée par l’analyse neuropathologique.
Les liens physiopathologiques unissant HTA, diabète et MA sont encore mal
connus. L’ischémie de la substance blanche secondaire à une atteinte des
petites artères cérébrales, s’accompagne d’un risque accru de démence. La
sommation de lésions vasculaires et de lésions dégénératives (déjà préexistantes)
contribuerait à l’expression anticipée d’une MA encore infra-clinique.
Des troubles de la microcirculation cérébrale peuvent entraîner une dysfonction
de la barrière hémato-encéphalique à l’origine d’une extravasation protéique
intracérébrale favorisant la formation de plaques amyloïdes. Chez les diabétiques,
l’hyperglycémie, via la formation de produits de glycation avancée (AGE),
retrouvés au niveau des plaques amyloïdes, pourrait être impliquée dans
la progression des lésions de la MA (28).
Hypercholestérolémie
Plusieurs travaux suggèrent une corrélation positive entre l’hypercholestérolémie
et la MA (Tab. 2) (16,23). La physiopathologie sous-tendant cette association
épidémiologique n’est pas encore parfaitement identifiée. Des recherches
expérimentales ont suggéré le rôle du cholestérol intracérébral dans la
formation des plaques amyloïdes, via une augmentation de l’activité des
ß secrétases.
Les taux de cholestérol intraneuronal semblent impliqués dans les processus
de phosphorylation des protéines tau aboutissant à une dégénérescence neuro-fibrillaire,
une diminution de la plasticité synaptique et la mort cellulaire. Enfin,
le 24 OH cholestérol, principal produit d’élimination du cholestérol cérébral,
semble aussi jouer un rôle dans les mécanismes de neurotoxicité.
Arythmie cardiaque par fibrillation auriculaire
(AC/FA)
Enfin, s’il est clairement démontré que l’AC/FA est un facteur de risque d’accident
vasculaire cérébral, certains travaux suggèrent aussi une association avec
le déclin cognitif et les démences (Tab. 2) (24). Cette association est
observée même chez les patients sans antécédent cérébro-vasculaire (risque
relatif 1,8 [IC 95 % 1,0 – 3,3]). En cas d’AC/FA, le principal mécanisme
physiopathologique retenu à l’origine de l’altération cognitive est celui
d’une ischémie cérébrale focale ou de la substance blanche en rapport avec
un processus micro-embolique.
En résumé, les facteurs de risque vasculaires représentent des facteurs
de risque de MA associée à une composante cérébro-vasculaire. Leur recherche
et leur prise en charge s’avèrent par conséquent primordiales.
Traitement
Le traitement de la MA associée à une maladie cérébrovasculaire
emprunte deux grands axes. Tout d’abord, grâce
à l’apport des données épidémiologiques, le contrôle des
facteurs de risques vasculaires apparaît comme impératif
dans la prévention et le traitement des MA à composante
cérébro-vasculaire. Ensuite, le traitement substitutif
du déficit cholinergique s’avère nécessaire.
Traitement des facteurs de risque vasculaires
Traitement de l’hypertension artérielle
Quatre grands essais thérapeutiques récents ont démontré un effet bénéfique du
traitement antihypertenseur sur la prévention du déclin cognitif ou des
démences (Tab. 3). L’étude SYST-EUR(29) a été la première à démontrer une
réduction significative de l’incidence des démences de 50 % dans le groupe
traité (essentiellement par des antagonistes calciques) en comparaison au
placebo, après 2 et 4 ans de suivi (30). En outre, l’incidence des maladies
d’Alzheimer est réduite de façon similaire à celle des démences vasculaires.
Les résultats indiquent que le traitement de 1 000 patients pendant 5 ans
permet de prévenir 20 cas de démence (IC 95 % = 7 - 33).
L’étude PROGRESS (31) a démontré une réduction significative du déclin cognitif
sévère de 19 % (IC 95 % = 4 – 32%, p = 0,01) grâce au traitement antihypertenseur
chez des patients ayant un antécédent d’accident vasculaire cérébral et
de 45 % (IC 95 % = 21 – 61 %, p = 0,001) dans le groupe de patients présentant
des accidents vasculaires récurrents. En outre, le risque de démence est
diminué de 34 % chez les sujets avec accidents vasculaires récidivants (IC
95 % = 3 – 55 %), grâce au traitement en comparaison au placebo. La bithérapie
(IEC + diurétique) est plus efficace sur la baisse tensionnelle (-12/5 mmHg)
et sur la réduction du risque de démence (23 %, IC 95 % = 0 – 41 %) que
la monothérapie.
Dans le même sens, les données de l’étude HOPE (32) indiquent une réduction
significative de 41 % (IC 95 % = 6 – 63 %) du déclin cognitif lié aux accidents
vasculaires cérébraux, avec le traitement IEC en comparaison au placebo,
chez des patients à haut risque vasculaire. Enfin, l’étude SCOPE (33) souligne
une prévention du déclin cognitif chez des patients qui présentent déjà
des troubles cognitifs légers (MMSE entre 24 et 28) dans le groupe traitement
actif (antagoniste des récepteurs de l’angiotensine 2) comparé au groupe
contrôle.
Toutes ces études vont dans le sens d’une prévention du déclin cognitif
grâce au traitement antihypertenseur et justifient l’évaluation systématique
des fonctions cognitives chez l’hypertendu âgé de plus de 70 ans.
Traitement du diabète
La majorité des études d’observations suggèrent que
l’existence d’un diabète est associée à une altération cognitive. Si le traitement de l’hyperglycémie est nécessaire
à la prévention des événements cardiovasculaire,
seule la réalisation d’essais thérapeutiques randomisés,
spécifiques permettra de définir si la prise en charge thérapeutique
du diabète s’accompagne d’un effet favorable
sur la survenue des MA et sur le déclin cognitif.
Traitement de l’hypercholestérolémie
Plusieurs travaux expérimentaux ont montré que l’administration de statines permettait
la réduction des taux de protéines amyloïde (Ab 42 et Ab 40). De nombreuses
études d’observation ont aussi suggéré un effet bénéfique des statines sur
la survenue de la maladie d’Alzheimer en montrant une réduction de l’incidence
de près de 70%(34,35). Dans l’étude menée chez 9294 français de plus de
65 ans une réduction significative du risque de démence de 44 % était observée
sous statines. Peu d’essais randomisés ont confirmé cette hypothèse. L’étude
PROSPER (36) a inclus 5 804 sujets, de 70-82 ans, à haut risque cardiovasculaire
suivis sur 3,2 ans. Les résultats se sont avérés négatifs : pas de bénéfice
du traitement par statines en comparaison au placebo sur le fonctionnement
cognitif. Un suivi trop court d’une population indemne de trouble cognitif
est une hypothèse pour expliquer ces résultats négatifs.
Une étude observationnelle plus récente incluant 342 sujets présentant une
maladie d’Alzheimer suivis 35 mois en moyenne, a retrouvé un déclin cognitif
moins important chez les utilisateurs de statines en comparaison aux non
utilisateurs (perte de 1,5 points/an au MMSE chez les traités vs 2,4 points/an
chez les non traités) (37). De nombreuses données suggèrent une implication
du cholestérol dans les mécanismes physiopathologiques de la maladie d’Alzheimer
pure ou à composante cérébrovasculaire. Des essais thérapeutiques randomisés
(actuellement en cours) restent toutefois nécessaires pour confirmer cette
hypothèse.
Traitement antiagrégant plaquettaire
Un essai thérapeutique (38) mené chez 70 patients ayant une démence vasculaire
a démontré une amélioration significative du score cognitif dans le « groupe
aspirine » à 1 an (+17,2 %, p<0,001) et à 2 ans (+ 21 %,
p<0,001) en comparaison au « groupe témoin ». Les résultats prometteurs
de cette étude demandent à être confirmés, en
particulier dans la population des patients en AC/FA, afin
d’évaluer l’impact des thérapeutiques antiagrégantes ou
anticoagulantes sur les fonctions cognitives.
Même si d’autres essais thérapeutiques s’avèrent nécessaires
concernant l’implication de la prise en charge
des facteurs de risque vasculaire sur le déclin cognitif,
les données actuelles imposent que ces facteurs
soient bien contrôlés notamment dans les atteintes
neurocognitives.
Traitement substitutif du déficit cholinergique
Les inhibiteurs de l’acétylcholinestérase ont fait la preuve de leur efficacité
dans le traitement de la MA. Le déficit cholinergique étant également présent
en cas de démence vasculaire, les inhibiteurs de l’acétylcholinestérase
ont été étudiés dans le cadre des « démences mixtes ».
Dans un essai multicentrique, randomisé contre placebo, mené chez des patients
atteints de MA avec composante cérébro-vasculaire, la galantamine s’est
révélée efficace sur les performances cognitives (ADAS-cog), sur les activités
de la vie quotidienne et les troubles comportementaux (39). L’efficacité
restait significative à 1 an. D’autres travaux ont aussi montrés l’intérêt
du donépézil et de la mémantine dans les démences vasculaires.
Conclusion
L’entité « MA avec composante cérébro-vasculaire » est de mieux en mieux individualisée.
Sa prévalence reste sous estimée. Les liens épidémiologiques et physiopathologiques
unissant MA aux facteurs de risque vasculaires prennent une importance particulière
dans ces cas de « démence mixte ». Le traitement de ceux-ci est donc indispensable.
Le bénéfice des traitements antihypertenseurs sur la survenue de MA et sur
le déclin cognitif est déjà prouvé, celui des traitements des autres pathologies
cardio-vasculaires doit l’être par des études randomisées. Le traitement
du déficit cholinergique s’avère également nécessaire via les inhibiteurs
de l’acétylcholinestérase.
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