Prévention nutritionnelle de l’ostéoporose
Place de la supplémentation
vitamino-calcique dans la prévention
de la fracture ostéoporotique
Fabien Tigoulet
Médecin gériatre
Centre de prévention et de traitement du vieillissement
CHU de Montpellier
L’ostéoporose est un enjeu majeur de santé publique. Même si beaucoup de
facteurs non modifiables sont impliqués dans sa physiopathologie (génétiques en
particulier), sa prévention passe aussi par une alimentation variée. Il faut vérifier
le statut nutritionnel des patients et au besoin corriger les carences.
L’ostéoporose est une affection diffuse du squelette,
caractérisée par une masse osseuse basse et des
altérations microarchitecturales du tissu osseux, conduisant
à une augmentation de la fragilité osseuse et
à un risque accru de fractures. Elle est chaque année en
France à l’origine des 35 000 fractures de Pouteau-
Colles, 50 000 fractures de l’Extrémité supérieure du fémur
(ESF) et des 70 000 fractures vertébrales, qui se compliquent
d’une morbi-mortalité importante à l’origine d’un
coût social élevé. L’âge étant le premier facteur de risque
de l’ostéoporose, le vieillissement progressif de la population
va s’accompagner d’un doublement du nombre de
fractures ostéoporotiques d’ici 2050, ce qui rend indispensable
le dépistage et la prise en charge adéquate des
patients présentant une ostéoporose.
Évolution de la masse osseuse avec l’âge
Durant l’enfance et l’adolescence, la masse osseuse
augmente pour atteindre un pic après la deuxième décennie
de la vie. Ce phénomène est sous forte influence
génétique mais également sous l’influence de facteurs
environnementaux et en particulier celle de la nutrition.
Après 30 ans, la résorption osseuse (par les ostéoclastes)
devient plus importante que l’ostéoformation (par les
ostéoblastes) et la densité minérale osseuse (DMO) diminue
progressivement. Cette négativation de la balance
résorption/formation s’accentue encore chez la femme
après la ménopause du fait de la carence oestrogénique.
L’âge et la ménopause sont deux facteurs de risque majeurs
d’ostéoporose, mais le mode de vie et notamment les
habitudes alimentaires, influence également cette perte
de masse osseuse.
Nutrition et ostéoporose

Même
si tous les facteurs de risque d’ostéoporose ne peuvent être maîtrisés,
la nutrition fait partie intégrante de la prévention de cette pathologie
complexe et trouve tout naturellement sa place dans l’arsenal thérapeutique.
Le but de la prévention (primaire ou secondaire) de l’ostéoporose et de
ses complications fracturaires est d’optimiser le pic de masse osseuse en
agissant pendant la croissance, puis de maintenir cette masse osseuse ou
d’en limiter la perte au delà. Les principaux nutriments qui interviennent
dans la prévention nutritionnelle de l’ostéoporose sont le calcium, la vitamine
D et les protéines mais d’autres micronutriments y participent également.
L’importance du calcium
L’os est constitué d’une matrice extracellulaire qui a la
particularité d’être minéralisée. Il contient près de 99 %
du calcium total et en est donc le principal réservoir.
En cas de carence calcique, il faudra puiser dans le stock
et ce par le biais de la parathormone (PTH), hormone hypercalcémiante.
Il est démontré chez l’enfant et l’adolescent
que l’optimisation des apports calciques favorise le gain
de masse osseuse et diminue le risque de survenue ultérieure
de fracture de l’ESF. Chez le sujet plus âgé, il existe
une diminution de l’absorption intestinale du calcium
par transport actif. Les besoins en calcium augmentent après la ménopause (ou après 65 ans chez l’homme), passant
de 1 000 mg à 1 200 mg par jour. Or, en France la
ration calcique quotidienne moyenne chez les femmes de
plus de 50 ans est de 690 mg et de 790 mg chez les hommes
de plus de 65 ans (1). Les principales sources de calcium
sont les produits laitiers. Quatre portions sont
nécessaires par jour et en cas d’incapacité pour le sujet
âgé de les prendre, il faut enrichir leur alimentation (lait
en poudre, sauces à base de lait, gratins…). Il faut également
inciter les patients ayant des apports insuffisants à
boire des eaux riches en calcium.
Le rôle de la vitamine D
La vitamine D est essentielle au maintien
de l’équilibre phosphocalcique de l’organisme
et favorise à petite dose la minéralisation
osseuse en augmentant l’absorption
intestinale active du calcium, en assurant
l’action de la PTH sur l’os et en exerçant
une action inhibitrice sur sa sécrétion.
Elle est synthétisée sous l’action du rayonnement
ultraviolet sur l’épiderme. Sa carence
est très fréquente chez le sujet âgé (moindre exposition
solaire, vieillissement rénal). En Europe, l’insuffisance en
vitamine D, définie par un taux de 25(OH)D3 inférieure à
30 ng/ml concerne 36 % des hommes et 47 % des
femmes(2). Il existe également une relation entre carence
en vitamine D et faiblesse musculaire (3), risque de chute
(4) et trouble de l’équilibre(5). Il a été montré que la supplémentation
vitaminique réduisait de 22 % les chutes (6).
Plusieurs études ont montré qu’un taux plasmatique bas
de vitamine D et élevé de PTH était associé à une diminution
de la DMO (7).
L’importance des protéines
Les protéines jouent un rôle essentiel dans la constitution
osseuse. Même si l’on a longtemps pensé qu’un excès de
protéines animales était néfaste pour la solidité osseuse
du fait de l’hypercalciurie induite. Il est maintenant démontré
qu’une diminution d’apport protéique est responsable
d’une diminution de l’absorption digestive de calcium et
que des apports protéiques bas (< 0,7 g/kg de poids) sont
associés à une élévation des marqueurs biologiques du
remodelage osseux. Un certain nombre de facteurs de croissance,
parmi lesquels l’ « Insuline-like Growth Factor 1 »
(IGF-1) influencent positivement la formation osseuse.
L’IGF-1 est une hormone dont la sécrétion hépatique et l’action au niveau des cellules cibles sont influencées par
les apports protidiques. Cette interaction pourrait expliquer
l’association souvent rapportée entre malnutrition protidique
et fracture de l’ESF chez les sujets âgés. La malnutrition
protéino-énergétique concerne en France 1,6 à 7,4 %
des personnes âgées vivant à domicile et 30 à 61 % des
sujets âgés hospitalisés (8). Différentes études ont montré
que les apports protéiques ont un effet positif sur la DMO,
d’autant plus que les apports calciques sont adéquats (9).
Aussi, il a été montré dans une étude randomisée contre
placebo qu’une supplémentation protéique de
20 g par jour chez des sujets âgés présentant
une fracture récente de l’ESF (tous les patients
recevant par ailleurs du calcium et de la
vitamine D), réduisait la diminution de la DMO
fémorale de 50 % et réduisait le séjour en rééducation
(10). Une autre étude cas-contrôle a montré
qu’une augmentation des apports protéiques
est associée à une réduction de 65 % des
fractures du col chez les sujets âgés de 50
à 69 ans, indépendamment des apports calciques
ou potassiques, mais cet effet n’est pas
retrouvé dans les tranches d’âge supérieur (70 - 89 ans) (11).
Les autres micronutriments impliqués
Plusieurs autres micronutriments ont été étudiés. Une étude
interventionnelle montre que des apports bas de vitamine
K pourraient augmenter le risque de fracture de l’ESF (12).
L’alcoolisme chronique est un facteur de risque d’ostéoporose
du fait de la toxicité de l’alcool sur les ostéoblastes
(cellules ostéoformatrices) et de la malnutrition. C’est aussi
un facteur de risque de fracture du fait de l’augmentation
du risque de chutes. Les hauts niveaux d’apports en vitamine
A seraient liés à un haut risque de fracture de l’ESF.
Ce risque semble plus élevé chez les femmes qui prennent
des suppléments en vitamine A (13). Il semble également y
avoir un effet positif des apports en zinc et il existe une corrélation
entre zincémie et DMO chez l’homme (14). Une consommation
excessive de caféine (plus de 5 tasses par jour)
semblerait être associée à une DMO basse. Nous ne pouvons
pas actuellement dire que les phytooestrogènes (contenus
dans certains végétaux comme le soja) peuvent avoir
un effet protecteur sur l’os.
Faut-il supplémenter les sujets âgés
en calcium et/ou vitamine D en prévention
de la fracture ostéoporotique ?
La supplémentation des personnes âgées en calcium et/ou en vitamine, pour
prévenir les factures ostéoporotiques, est actuellement débattue. Nous nous
baserons sur les données de la littérature pour essayer d’y répondre.
Le contre
L’étude RECORD(15) a été réalisée chez 5 292 sujets de 70 ans
et plus, autonomes avant leur fracture. Ils recevaient, en prévention
secondaire, soit 800 UI de vitamine D, soit 1 000 mg
de calcium, les 2 ou un placebo. Ils étaient suivis de 24 à
62 mois sans mise en évidence de différence significative sur
l’incidence de la survenue de nouvelle fracture, du nombre
de décès, du nombre de chutes ni sur la qualité de vie. Plusieurs
biais peuvent être décrits : la compliance au traitement n’était
que de 45 %, les patients n’avaient pas eu de dosage de vitamine
D ni de PTH et la population n’est pas la plus représentative
des gens qui présentent une fracture de l’ESF.
Une autre étude récente en prévention primaire a inclus
3314 femmes de 70 ans et plus avec au moins un facteur
de risque de fracture de l’ESF (16). Elles ont reçu par jour, 800 UI
de vitamine D, 1 000 mg de calcium ainsi qu’un livret explicatif
(sur les chutes, le calcium…) ou bien le livret seul.
Il n’y a pas eu de différence significative sur l’incidence de
nouvelle fracture dans cette population. Les mêmes biais
méthodologiques sont à faire sur cette étude.
Le pour
L’étude française DECALYOS (17) est une étude prospective contrôlée chez 3 270
femmes (âge moyen 84 ans) valides en institution. Elles ont reçu une supplémentation
de 1 200 mg de calcium et 800 UI vitamine D par jour pendant 3 ans versus
placebo. On notait une réduction de 43 % des fractures de l’ESF et de 32
% des fractures non vertébrales ainsi qu’une réduction de 44 % de la PTH
à 18 mois, qui s’accompagnait d’une normalisation de la vitamine D sérique.
Une étude américaine a concerné 389 sujets des 2 sexes de plus de 65 ans,
à domicile, qui ont pris pendant 3 ans 500 mg de calcium et 700 UI de vitamine
D3 par jour versus placebo( 18). Le taux cumulé de fractures non vertébrales
était de 5,9 % dans le groupe supplémenté contre 12,9 % dans le groupe placebo
soit une réduction de 50 % du risque relatif. Une méta-analyse sur l’efficacité
antifracturaire de la supplémentation en vitamine D a été réalisée récemment(19)
à partir de 12 essais (19 114 patientes de plus de 60 ans) et montrait une
réduction du risque relatif de 26 % pour les fractures de hanche et de 23
% pour les fractures non vertébrales. Plus les taux plasmatiques de vitamine
D étaient élevés, plus l’effet antifracturaire était important. Les auteurs
concluaient la mise en place d’une supplémentation en vitamine D per os
dans la prévention des fractures ostéoporotiques du sujet âgé, pour peu
que celle-ci soit administrée à des doses suffisantes (au moins supérieures
à 400 UI/j).
Enfin une revue récente a comparé 38 essais dont 35 contrôlés randomisés
sur l’administration de vitamine D ou analogues en association ou non avec
du calcium en prévention de la fracture ostéoporotique(20). Elle a montré
l’intérêt de la supplémentation vitamino-calcique chez le sujet âgé fragile
institutionnalisé en prévention de la fracture de l’ESF et de la fracture
non vertébrale. Le rôle de la vitamine D seule était peu clair. Cette revue
n’a pas permis de déterminer le dosage optimal de la supplémentation.
En pratique
Les recommandations de l’Affsaps stipulent que « la fragilité osseuse des sujets
âgés est due en partie à une hyperparathyroïdie secondaire à la carence
en vitamine D et en calcium. Cette carence doit être traitée. La recherche
et la correction de ces déficits éventuels sont un préalable indispensable
à la mise en route d’un traitement anti-ostéoporotique, et seront poursuivies
pendant le traitement. »
Un panel d’experts a récemment écrit que la concentration minimum de 25(OH)D
plasmatique souhaitée varie entre 28-32 ng/ml (70 à 80 nmol/l). Par jour,
800 à 1000 UI de vitamine D sont nécessaires pour qu’en moyenne une personne
âgée atteigne ce seuil sérique (21).
Pour le calcium, les apports nutritionnels conseillés (Afssaps - Cnerna
2000) sont de 1 200 mg par jour pour les femmes après 55 ans et de 1 500
mg par jour pour les sujets très âgés vivant en institution. L’apport protéique
recommandé est de 1 g par kilogramme par jour.
Conclusion
La nutrition joue un rôle important dans la prévention de
l’ostéoporose. L’éducation ou la modification des habitudes
alimentaires, en perpétuelle évolution, doit être un enjeu
majeur de la lutte contre cette pathologie. La dénutrition
est très (trop) fréquente chez les sujets âgés et il faut que
tous les acteurs qui entourent ces personnes soient sensibilisés
à ce problème. Il semblerait logique de doser au
moindre doute la vitamine D et la PTH intacte sériques afin
de dépister des carences éventuelles chez des patients
ostéoporotiques ou non et au besoin de les corriger.
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