Pour une prise en charge globale
de la dénutrition en gériatrie
Olivier Frégaville-Arcas
À partir d’une intervention de Monique Ferry
CIPPEG 2005
Médecin gériatre et nutritionniste
Centre Hospitalier de Valence
Parler de dénutrition peut sembler paradoxal dans un pays développé où l’offre
alimentaire est abondante. Mais l’avance en âge s’accompagne de modifications
physiologiques et environnementales qui favorisent ce processus. Il faut
notamment savoir que la dépression potentialise souvent la dénutrition et
inversement. Le patient âgé déprimé peut donc rentrer très facilement dans un
cercle vicieux difficile à briser.
Les causes de la dénutrition
L’anorexie
On observe chez les personnes âgées une fréquence plus
grande de l’anorexie, notamment liée à une diminution
de l’activité des neuromédiateurs qui stimulent l’appétit.
La satiété est régulée dans l’estomac, en particulier par
la cholecystokinine qui transmet au cerveau l’information
de « stop ». Avec l’âge ce médiateur est secrété pour un
volume absorbé plus faible, et donne la sensation d’être
rassasié trop vite. On constate aussi une dysrégulation de
l’appétit qui ne permet pas au sujet âgé d’adapter ses
apports à ses besoins quand ces derniers s’accroissent.
Enfin certains médicaments par leurs effets ou par leur
nombre aggravent souvent l’anorexie chez les personnes
âgées, qui en sont grandes consommatrices.
Un anabolisme moins efficace
Une étude américaine, dans le cadre de la NHANES study
portant sur les variations du poids en fonction de l’âge,
a montré que lorsque des personnes jeunes et des patients
âgés étaient sous-alimentés pendant 21 jours, la perte
de poids était sensiblement égale pour les deux populations.
En revanche, 46 jours après la reprise d’une alimentation
normale, les chercheurs ont observé un déficit
persistant d’un peu plus d’un kilogramme par rapport au
poids initial chez les patients âgés et pas chez les jeunes.
Les besoins énergétiques des personnes âgées sont équivalents,
voire supérieurs de 20 % environ en cas d’activité
physique, à ceux d’une population adulte du fait d’un
moins bon rendement métabolique des nutriments.
Un environnement minorant
Des facteurs environnementaux jouent aussi un rôle important.
Ont ainsi été décrits comme facteurs de risque de
dénutrition : être atteint d’une arthrose de hanche, habiter
un étage élevé sans ascenseur, avoir une diminution
des revenus surtout pour les femmes, mais principalement
souffrir de solitude et d’isolement, comme nous
l’avons montré dans l’étude SOLINUT menée avec l’aide
de la Direction générale de santé (DGS). En effet le risque
de sous-alimentation était clairement majoré dans ce cas
puisque nous avons trouvé un taux de près de 22 % de
dénutrition en cas d’isolement contre 4 à 7,6 % pour les
études épidémiologiques en population âgée globale.
Et surtout, plus de 32 % d’entre eux n’avaient pas, durant
l’année écoulée, partagé un repas avec un tiers. Ceci est
un vrai problème de société.
La dépression
La dépression ajoute son propre poids à ces facteurs, car elle aggrave l’anorexie
qui va entraîner la dénutrition et maintenir un cercle vicieux qu’il faut
savoir rompre à temps car la dénutrition peut être à l’origine de la dépression.
Par exemple, dans 13,6 % des cas d’une fracture du col du fémur, on constate
que la personne est non seulement dénutrie, mais montre aussi des signes
importants de dépression. Enfin les pathologies démentielles débutantes
peuvent aussi être en cause.
Les conséquences de la dénutrition
chez le sujet âgé
Les conséquences de la dénutrition sont nombreuses
et conditionnent le pronostic chez la personne âgée,
depuis la première conséquence qui est la diminution des
défenses immunitaires et les pathologies infectieuses
qu’elle entraîne, y compris les infections nosocomiales,
jusqu’à la fracture du col du fémur ou les escarres…
La personne âgée qui déprime peut être aussi atteinte de
troubles psychologiques, conséquence directe d’une sousalimentation.
De précieux renseignements sur l’état nutritionnel des
sujets âgés et sur les relations entre vieillissement, nutrition
et état de santé ont été obtenus par l’étude épidémiologique
européenne SENECA portant sur des personnes
de 70 à 75 ans en bon état de santé, vivant à domicile et
suivies 10 ans. L’étude est en cours HALE (Heathly Ageing :
a Longitudinal Evaluation in Europe) pour déterminer les
facteurs positifs d’un vieillissement réussi.
Le diagnostic de la dénutrition
Le diagnostic précoce de la dénutrition, à domicile comme en institution, est
essentiel. Les experts s’accordent sur certains critères bien spécifiques
pour élaborer le diagnostic de dénutrition chez la personne âgée. On peut
parler de dénutrition chez une personne de plus de 75 ans, quand on observe
une perte de poids de 5 % sur un mois ou de 10 % sur six mois par rapport
au poids initial. Afin d’affiner le diagnostic, on peut être amené à doser
une protéine dite nutritionnelle, l’albumine, à longue demi-vie, à corréler
avec une protéine de l’inflammation à demi-vie brève, la C_Reactive Protein
qui signe la part inflammatoire de la dénutrition. Si le dosage d’albumine
est inférieur à 30 mg/l de sang, on estime que c’est un facteur majeur de
dénutrition.
Depuis 1994, les gériatres utilisent le Mini-nutritional assessment (MNA)
pour apprécier les risques de dénutrition d’un individu âgé. Il s’agit d’un
questionnaire simple, ne nécessitant pas de prélèvement biologique, que
le médecin pose au patient afin de vérifier son état nutritionnel. Il s’organise
en 2 parties.
Dans un premier temps, le médecin pose 6 questions de dépistage des symptômes
du patient (appétit, poids, motricité…). Si ce dernier obtient plus de 12
points, le test s’arrête ; en revanche s’il obtient une note en dessous
de ce seuil, d’autres questions d’évaluation globale de la nutrition (nombre
et qualité des repas, autonomie dans la prise des repas…) sont posées au
patient (le MNA « total » est de 30 questions). S’il obtient plus de 17
points, on estime que ce dernier a des risques de malnutrition. S’il obtient
moins de 17 points, il est en mauvais état nutritionnel.
Pour compléter ce test, l’IMC du sujet âgé doit être calculé. S’il est inférieur
à 21 kg/m, le risque de malnutrition est élevé.
La prise en charge de la dénutrition
La prise en charge s’articule autour de 3 axes :
la prévention, essentielle en terme
de santé publique :
- l’information sur la nécessité d’une alimentation satisfaisante et structurée
avec des apports protéiques et énergétiques suffisants, la surveillance
de l’appétit, voire la « visite » du réfrigérateur, la stimulation du goût
en évitant les repas monotones… Et, on ne fait pas de régime quand on est
patient âgé !
- la surveillance du poids et en particulier le suivi de son évolution ;
- il est important de lutter contre les idées reçues, telles que « je suis
âgé donc j’ai besoin de moins manger qu’un jeune » ;
- faire un peu de marche et d’activité physique est nécessaire pour que
le patient âgé se maintienne en forme et s’alimente correctement ;
- le dépistage précoce des sujets à risque qui vivent seuls, qui sont dépressifs
ou atteints d’une pathologie aiguë et/ou chronique. Ce dépistage précoce
doit être accessible à tous les acteurs de terrain par un auto-questionnaire
(AQRD) et/ou un MNA-SF.
une prise en charge efficace et précoce
en augmentant
les apports alimentaires et leur densité, et en fractionnant les repas.
Les compléments alimentaires sont alors une aide efficace. Il serait souhaitable
que des aides humaines soient possibles aussi souvent que nécessaire, pour
aider à faire les achats ou préparer les repas…
enfin une nutrition artificielle,
comme la nutrition entérale si elle devient nécessaire
La dénutrition n’est
pas inéluctable, car elle n’est pas la conséquence du vieillissement lui-même,
mais de facteurs souvent modifiables. Son traitement doit être précoce et
adapté pour une meilleure efficacité.