La dépression expose-t-elle
à un risque de dénutrition ?
Sylvie Bonin-Guillaume
Médecin gériatre,
Hôpital Nord,
Marseille (AP-HM)
Dépression et dénutrition sont deux syndromes gériatriques souvent confondus
avec le vieillissement normal et de ce fait sous-diagnostiqués et sous-traités.
Ces deux pathologies partagent un certain nombre de points communs. Peu
d’études à ce jour permettent d’affirmer que la dépression expose à un risque
de dénutrition, mais leur association fréquente justifie un dépistage conjoint
systématique.
Dépression et dénutrition :
les points communs
Les prévalences élevées de la dépression et de la dénutrition dans la population
âgée générale (en moyenne 14 % pour la dépression et 10 % pour la dénutrition)
augmentent encore en milieu hospitalier (où elles passent à respectivement
25 % et 50 %) et en institution (40 % et 30 %) (1-3). Ces deux pathologies
ont pourtant un mauvais pronostic. Toutes deux sont des facteurs de risque
indépendants de surmortalité (Hazard Ratio : 1,34, IC 95 % 1,22 - 2,00 pour
la dépression ; Risque Relatif : 2,53, IC 95 % 1,55 - 5,25, pour la dénutrition)
(4,5) et de surconsommation des services de santé (+ 50 % pour la dépression,
+ 60,5 % pour la dénutrition) (5,6).
Dépression et dénutrition sont des facteurs bien connus de fragilité (7).
Leur association potentialise cette fragilité en accélérant la fonte musculaire
et en aggravant la perte d’autonomie (8). L’évaluation de la dépression
et de la dénutrition repose en grande partie sur des critères cliniques
: échelle de dépression gériatrique, Mini Nutritional Assessment, critères
anthropométriques ; ceux-ci qui devraient être systématiquement évalués
lors de la prise en charge de patients âgés.
Dépression, perte de poids et
troubles du comportement alimentaire
Dans la plupart des études analysant les facteurs de dénutrition, la dépression
est considérée comme la principale cause d’anorexie ou de perte de poids
chez le sujet âgé, indépendamment des fonctions cognitives et du statut
fonctionnel. En maison de retraite, la dépression est responsable de 36
% des pertes de poids, devançant largement les autres motifs tels que les
troubles de la déglutition, les cancers, les déambulations importantes,
ou les traitements(9). Par ailleurs anorexie et perte de poids font partie
du diagnostic de dépression notamment dans les critères d’État dépressif
majeur du DSM-IV (10). Chez le sujet âgé, l’anorexie se traduit par une
inappétence, un dégoût des aliments mais aussi un refus alimentaire avec
hostilité ou des plaintes douloureuses buccales résistant aux antalgiques
habituels. Les crises boulimiques et les hyperphagies sont beaucoup plus
rares à cet âge (11).
On considère ainsi que 5 à 10 % du score total des échelles d’évaluation
de la dépression les plus communément utilisées (Échelle de dépression d’Hamilton,
Échelle de dépression de Montgomery et Asberg, Auto questionnaire de Zung,
Inventaire de Beck…) sont liés au facteur nutritionnel (12). Enfin la perte
d’appétit représente l’une des principales plaintes somatiques des sujets
âgés dépressifs. Rappelons que la moitié seulement des états dépressifs
est diagnostiquée chez la personne âgée du fait des nombreuses formes cliniques
atypiques rencontrées à cet âge, et que seuls 15 % seraient correctement
traités !
Modifications qualitatives
de la ration alimentaire
Chez la personne dépressive, la diminution globale de la
ration calorique est associée à une modification qualitative
de l’alimentation. La quantité des protéines absorbée
diminue au profit des hydrates de carbones et des lipides.
Ainsi chez les patients dépressifs, les taux plasmatiques
de protéines et d’albumine sont plus faibles que chez les
non dépressifs. Cette diminution est corrélée à certains
symptômes dépressifs tels que le ralentissement psychomoteur,
l’anorexie et l’insomnie du petit matin (13).
Modifications métaboliques et dépression
Chez le sujet dépressif ont été décrites des modifications métaboliques. Les taux
plasmatiques de cholestérol total, de ses fractions, et de triglycérides
sont augmentés ; le profil plasmatique des acides gras est modifié (14,15).
Une augmentation des taux d’insuline et une insulinorésistance sont constatées
chez les dépressifs non obèses et non diabétiques(16). De plus la prévalence
de la dépression est 4 fois plus importante chez des sujets ayant un syndrome
métabolique de résistance à l’insuline (17). Il existe également des modifications
au niveau de l’axe corticotrope : augmentation des taux plasmatiques du
cortisol et du Corticotrophine Releasing Factor, et baisse de l’effet du
test de suppression de la dexaméthasone associées aux états dépressifs (18).
Ces différentes modifications quantitatives et qualitatives d’apport alimentaires
et modifications métaboliques sont réversibles sous traitement antidépresseur
et sismothérapie montrant bien qu’elles sont bien liées à l’état dépressif.
Antidépresseurs et modification de poids
Les antidépresseurs sont aussi à l’origine de modification
de poids chez le sujet dépressif (19). La plupart des études
révélant une prise de poids concerne les traitements tricycliques. Cette prise pondérale est indépendante de
l’état de rémission ou de la sévérité de la dépression, et
dépend du poids avant traitement, de la dose et du
produit utilisé. Elle persiste après rémission des signes
dépressifs. Concernant les ISRS (Inhibiteurs Sélectifs de
la Recapture de la Sérotonine), les modifications de poids
varient selon les produits. La perte de poids initiale constatée
avec certaines molécules disparaît après quelques
semaines de traitement.
Conclusion
Peu d’études affirment que la dépression expose au risque
de dénutrition chez le sujet âgé. Bien que les données
disponibles concernent des études observationnelles sur
de petits échantillons, elles mettent en évidence des modifications
alimentaires quantitatives, qualitatives et des
troubles métaboliques au cours de la dépression régressant
sous traitement.
Aussi la dépression doit être évoquée devant toute perte
de poids chez le sujet âgé. La prise en charge de la dénutrition
doit aussi prendre en compte le traitement de la
dépression si les deux situations cliniques sont associées,
en raison de leur mauvais pronostic qui est aggravé quand
ces deux pathologies gériatriques coexistent.
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